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Du Conseil de la Paix de Donald Trump… et si le Gabon y allait

Rédigé par leral.net le Vendredi 30 Janvier 2026 à 09:49 | | 0 commentaire(s)|

Le jeudi 22 janvier 2026 à Davos (Suisse), en marge du Forum éponyme, le président des Etats-Unis d'Amérique et 25 de ses homologues du reste du monde ont signé la charte du « Conseil de la Paix, Board of Peace (en anglais) ».
Assurément, l'initiative spectaculaire du président Donald Trump a introduit des turbulences dans le ciel de la géopolitique internationale et au-delà. Nul lieu ne doit se dispenser de ce débat d'actualité.
Il nous est ainsi apparu opportun de livrer ce propos, (...)

- LIBRE PROPOS /

Le jeudi 22 janvier 2026 à Davos (Suisse), en marge du Forum éponyme, le président des Etats-Unis d'Amérique et 25 de ses homologues du reste du monde ont signé la charte du « Conseil de la Paix, Board of Peace (en anglais) ».

Assurément, l'initiative spectaculaire du président Donald Trump a introduit des turbulences dans le ciel de la géopolitique internationale et au-delà. Nul lieu ne doit se dispenser de ce débat d'actualité.

Il nous est ainsi apparu opportun de livrer ce propos, aussi librement qu'humblement. Du point de vue de la science politique des relations internationales, nous sommes bien dans une situation de CRISE, crise créée par la charte de Davos, peut-on ainsi la désigner désormais.

La crise est un « passage dramatique » ! Partons de cette définition que donne Philippe Moreau-Defarges et il apparaît que dans ce groupe de mots, même en les permutant, chaque mot porte une charge sémantique qui éclaire notre sujet : « passage dramatique » ou « drame passager ».

Une crise n'est qu'un passage, mais un passage dramatique, donc un moment sérieux. Une crise est un drame, mais ce n'est qu'un drame passager, donc pas de fatalité. Moreau-Defarges précise que la crise a une double caractéristique : d'une part, « imprévisibilité », c'est-à-dire susceptible de résorption ou de désescalade et, d'autre part, « complexité », c'est-à-dire travaillée par un faisceau causal et en même temps une opportunité (Ch.-Ph. David, 2020).

Cela dit, un nouvel ordre international se dessine-t-il ? Se dirige-t-on vers un bouleversement systémique du multilatéralisme ou s'oriente-t-on vers sa reconfiguration paramétrique ? Quels seraient les lignes de partage d'une nouvelle géographie stratégique et, en cette occurrence, comment un pays comme le Gabon pourrait-il s'y inscrire ?

La charte de Davos : symptôme du cycle de crises depuis la fin de la Guerre froide

Après un moment d'euphorie interprété comme le triomphe du messianisme libéral, traduit alors par George H. Bush, comme l'avènement du nouvel ordre international illustré par la 1ère guerre du Golfe de 1991, le nouveau monde est entré dans un cycle de crises dont on n'est jamais sorti en réalité.

Les grandes puissances, malgré tout ce qui peut les unir, n'ont cessé d'avoir des moments de crise plus ou moins importantes qu'il serait fastidieux de recenser ici. Rappelons la 2ème guerre du Golfe dite « Opération liberté irakienne » en 2003 où l'Europe et, surtout, la France s'opposent à l'intervention militaire voulue par les USA, obligeant ceux-ci à se passer du mandat du Conseil de sécurité de l'ONU.

C'est dans ce contexte post-bipolaire que naissent les BRICS, avec la volonté affichée de désoccidentalisation et de dédollarisation de la gouvernance mondiale. Symétriquement, les Etats-Unis, appréhendant le risque de leur déclassement stratégique, ont entrepris, avant même le moment trumpien, de défendre offensivement leur rang, y compris à rebours d'un « ordre » qu'ils avaient pourtant façonné, et aux dépends de leurs alliés traditionnels taxés d'inconséquence stratégique. Le Conseil de la Paix, apparaît ainsi comme la volonté d'affirmation de la permanence de l'hyper puissance états-unienne dans la compétition mondiale de plus en plus débridée.

Fin ou reconfiguration du système des Nations Unies ?

Le « système des nations unies », c'est un ensemble d'institutions internationales, composé de l'organisme central appelé l'ONU ; des Fonds et Programmes des Nations Unies, des Institutions spécialisées et des organismes apparentés.

Les Institutions spécialisées sont indépendantes et financées par des contributions volontaires et statutaires ; elles sont liées à l'ONU par des accords spéciaux. De même, les Organismes apparentés, encore plus indépendantes, interviennent dans des domaines spécialisés et sont également liés à l'ONU par des accords spéciaux.

Créés par des instruments juridiques propres, ces organisations ont une procédure d'adhésion propre, disposent de leurs budgets propres et, donc, d'une indépendance fonctionnelle. C'est ainsi que des Etats y entrent et en sortent de temps en temps.

Au reste, certaines institutions ont existé avant l'ONU quand d'autres ont été créées après. En fait, le multilatéralisme du système des Nations-Unies repose sur la résilience du droit international institutionnel produit par ses institutions ainsi que sur l'impératif de coopération dans les domaines de plus en plus techniques et globaux.

Toutefois, la disparition du Conseil de Sécurité et de son pendant consultatif, l'Assemblée générale, pourrait entrainer une sorte de délégitimation de l'autorité politique et morale du système survivant qui en serait réduit aux tâches techniciennes, fussent-elles nécessaires. Mais à terme, en raison de la bi-appartenance des Etats membres, les deux dispositifs de coopération pourraient se mutualiser.

Quant à la question du financement du système survivant, elle ne se poserait pas avec plus d'inquiétude qu'aujourd'hui, puisque les divergences d'intérêts nationaux resteront inchangées.

Postulations du Conseil de la Paix et singularité trumpienne ?

« Le Conseil de la paix est une organisation internationale qui vise à promouvoir la stabilité, à rétablir une gouvernance fiable et légitime et à garantir une paix durable dans les régions touchées ou menacées par des conflits. Le Conseil de la paix exercera ces fonctions de consolidation de la paix conformément au droit international et comme cela peut être approuvé conformément à la présente Charte, y compris l'élaboration et la diffusion de bonnes pratiques pouvant être appliquées par toutes les nations et communautés en quête de paix ».

Ainsi libellé, l'objet du Conseil de la Paix ressortit spécifiquement aux opérations de maintien de la paix, dans leur diversité habituelle. Et comme le renseigne son préambule, il justifie sa raison d'être sur l'échec ou l'apathie chronique du Conseil de sécurité de l'ONU dont elle se veut désormais l'alternative structurée et performante. La question de son financement est au cœur du dispositif trumpien, d'où cette inédite demande du million de dollars faite aux candidats au statut de membre permanent.

Alors que les Etats sont appréhendés en tant que sujet « uniforme » du droit international par l'article 2.1 de la Charte des Nations Unies pour qui « l'Organisation est fondée sur le principe de l'égalité souveraine de tous ses Membres », Donald Trump entend, quant à lui, s'inspirer plutôt de l'approche inégalitaire des institutions de Bretton Woods. En effet, « par le traité constitutif de chacune de ces organisations, on constate que les Etats membres ne sont pas tous considérés comme équivalents.

C'est en fonction de leur poids “économique” que chaque Etat obtient une place précise dans l'une et l'autre organisation. De la place ainsi obtenue par les Etats un pouvoir proportionnel de décision leur sera accordé » (B.Sierpinski, 2013)

Donald Trump, par sa doctrine de la diplomatie transactionnelle, entend apporter une réponse résolutoire au talon d'Achille du maintien de la paix, en instaurant une sorte de gouvernance mondiale censitaire. C'est dans la durée qu'il faudra apprécier la portée de cette inflexion stratégique.

Quoiqu'il en soit, le président américain a déjà marqué l'univers international de sa singularité par une diplomatie théâtrale, avec tout ce qu'elle comporte d'intrigues et de trivialités, de comique et de tragique. « Make America Great Again » et « America First », sonnant comme America Alone, il flotte comme un air de déseuropéanisation de l'occidentalocentrisme.

Et le Gabon dans ce monde ?

« Dans quel monde vivons-nous ? Entre conflits et coopérations, nous peinons à dégager la cohérence de notre monde imprévisible. Jamais la densité des relations internationales n'a autant favorisé les opportunités de rapprochement, jamais elle n'a entraîné autant de distinctions et de clivages. Certaines dynamiques poussent à l'intégration, d'autres favorisent la différenciation. Les unes ne vont cependant pas sans les autres. Comprendre que nous faisons système du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, pour le meilleur comme pour le pire, c'est prendre la mesure de nos responsabilités communes et enjoindre nos sociétés et nos diplomaties à la prudence et à la solidarité » (G. Devin, 2026). Que donc peut faire le Gabon face à l'équation trumpienne dans ce monde décrit par Guillaume Devin.

« La politique étrangère, ce sont les hommes qui la conçoivent et qui la mettent en œuvre. Toujours, ils défendent ce qu'ils perçoivent comme l'intérêt national de leur pays » (G. Araud, 2022). Et nous connaissons depuis Thucydide les trois raisons qui motivent l'action des Etats et qui constituent ensemble l'intérêt national : la peur de se voir dominé ou déclassé ou menacé ou attaqué, l'intérêt d'assurer la prospérité et la sécurité de la communauté politique dont l'Etat est le représentant et l'honneur de défendre l'image et la dignité de sa communauté politique.

Nous savons par le constructivisme qu'il faut connaître son identité pour connaître ses intérêts comme l'être précède l'avoir. Le Gabon est un petit pays à l'échelle du monde ; mais avec un potentiel important, une stabilité institutionnelle éprouvée et une tradition diplomatique ouverte et visible. Son leitmotiv, la diversification du partenariat pour la diversification des sources de croissance et de développement.

En considération de ce qui précède, nous pouvons soutenir que le Gabon peut rejoindre le Conseil de la Paix sans renoncer à ses engagements internationaux antérieurs. Bien entendu, il s'agit là d'une position de principe et non le serment d'une diplomatie panglossienne. Car il faudra se donner tous les moyens intellectuels et matériels aux fins d'une participation avantageuse et respectable aux affaires du monde. « L'essentiel, pour jouer un rôle international, c'est d'exister par soi-même, en soi-même, chez soi. Il n'y a pas de réalité internationale qui ne soit d'abord une réalité nationale. Il faut qu'un pays qui veut jouer son rôle dans le monde prenne les voies qui le lui permettent. Or, cela revient, d'abord, à se constituer un Etat » (Ch. de Gaulle, 1959). L'Etat gabonais étant déjà constitué, il lui reste à poursuivre résolument son raffermissement institutionnel, socioéconomique et mental.

Par ailleurs, il est opportun de promouvoir une certaine homologie structurale telle que l'action extérieure de l'Etat soit le reflet et le prolongement de l'animation intérieure. Ainsi, gouvernance nationale fondée sur l'inclusivité devrait avoir pour résonnance internationale un œcuménisme et un éclectisme diplomatiques dès lors que les gains présomptifs sont assurés et les coûts y relatifs maîtrisés. En effet, « la question de savoir comment utiliser les atouts dont on dispose dans un domaine pour en tirer bénéfice dans un autre n'est pas neuve, elle est au cœur de toute politique étrangère » (Smout, 1999).

Pour ne pas conclure, nous dirons que l'initiative historique du président américain, portée sur les fonts baptismaux à Davos, constitue un tournant dans le multilatéralisme universalisant et plus généralement dans la géopolitique internationale.

Le comportement corrélatif des uns et des autres, par-delà les narratifs convenus, est dicté par la seule chose qui vaille : l'intérêt national de chacun, préservé autant que possible à l'épreuve des rapports de force internationaux. Dans ce contexte, notre pays, préalablement conscient de ce qu'il EST pourra savoir ce qu'il peut AVOIR dans un environnement international rarement linéaire.

Dr Aimé MFOULANGHANGUY,
Enseignant-chercheur,
Officier de l'Ordre du Mérite du Conseil de Paix et de Sécurité d'Afrique Centrale.



Source : https://www.gabonews.com/fr/actus/libre-propos/art...