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Frappes en profondeur de l'Ukraine en Russie: à Omsk, dans le calme des rues, choc, stupeur et inquiétudes

Rédigé par leral.net le Mardi 21 Juillet 2026 à 10:43 | | 0 commentaire(s)|

La frappe spectaculaire de Kiev sur la plus grande raffinerie de Russie à environ 2 500 kilomètres de la ligne de front le 7 juillet dernier n'a pas d'impact marquant sur les approvisionnements ni la vie quotidienne. Elle a en revanche laissé une profonde empreinte sur l'état d'esprit des habitants.


Le long de la route qui longe l'immense installation pétro-gazière d'Omsk, ce qu'on aperçoit des tours du géant de métal ne laisse rien apparaître de la spectaculaire frappe de Kiev le 6 juillet dernier. Certaines des tours parsemées sur quelque 1290 hectares de terrain de la vaste exploitation crachent même une flamme régulière, comme s'il ne s'était rien passé, comme si plusieurs drones ne s'étaient pas écrasés le 6 juillet dernier, déclenchant même d'importants incendies.

Il est cependant interdit de s'approcher : ce complexe énergétique, réputé pour être l'un des plus modernes et des plus performants de Russie, est soigneusement gardé, et certains habitants racontent s'être heurtés à des gardiens patibulaires en essayant de photographier les lieux ou d'en avoir une vue plus précise. Ceux – rares – qui ont publié des images des dégâts ont été condamnés à une amende. C'est que cette raffinerie est un élément clé du dispositif énergétique russe : produisant 1 litre sur 8 du gasoil distribué dans le pays, elle figure parmi les principaux fournisseurs de carburants automobiles sur le marché intérieur et joue un rôle essentiel dans la sécurité d'approvisionnement en carburant.

Dissonance ressentie entre les discours et le vécu

Pour la population locale, elle était jusqu'ici intouchable. Le choc de la frappe n'en est que plus fort. « À la télévision, on nous dit que nous avons la défense aérienne la plus performante. Aux infos, on parle du nombre de drones abattus, mais on ne dit pas combien ont atteint leur cible. C'est pourquoi les gens ont l'impression qu'ils sont protégés. Surtout que les autorités minimisent souvent les conséquences », explique Anastasia Kidalova, candidate aux élections locales pour le parti pacifiste Iabloko à Omsk. « Et quand soudain, quelque chose fonce sur eux, les gens se disent : "Mais comment est-ce possible ? Pourquoi ?" Ils constatent qu'il n'existe plus aucun territoire intouchable. Cette situation est devenue monnaie courante dans la partie ouest de la Russie, où l'on est habitué et où l'on sait comment réagir, pour nous, c'est nouveau, effrayant et pas toujours compréhensible. »

« Cette dissonance ouvre les esprits, continue Anastasia Kidalova. Les gens commencent à se poser des questions : pourquoi cela arrive-t-il ? Qu'est-ce qui provoque cette incohérence ? Pourquoi on nous dit une chose et on en voit une autre ? Pourquoi nous est-il interdit de poser des questions ? Parce que pour tout commentaire exprimant le moindre doute ou critique, on risque au minimum une amende, et ses montants sont assez élevés. Maintenant, les gens commencent enfin à se douter que quelque chose ne va pas. Des doutes sur les causes profondes de cette situation commencent à émerger. C'est, je crois, à la fois très triste et un signe très encourageant. » Son parti, malgré une immense pression, a été autorisé à présenter des candidats dans plusieurs régions pour les élections locales et nationales de septembre, et fait campagne pour un cessez-le-feu immédiat en Ukraine.

Deux semaines après la frappe de Kiev, les médias locaux continuent à faire de la post-attaque leurs gros titres, mais se veulent toujours rassurants. « Les installations de la raffinerie d'Omsk ont été endommagées à la suite de l'attaque (de lundi). Aucun membre du personnel de l'usine n'a été blessé », a déclaré mardi 7 juillet Anatoly Seryshev, représentant du président Vladimir Poutine en Sibérie, dans un communiqué. « L'évaluation des dégâts est en cours, et les services compétents ont organisé les travaux de remise en état », a ajouté M. Seryshev, sans préciser dans quelle mesure l'activité de la raffinerie avait été affectée.

De fait, selon tous les témoignages recueillis, la ville n'a connu que deux jours de panne sèche. Et aujourd'hui, les conséquences concrètes sont légères, surtout si on les compare à d'autres régions de Russie. Dans certaines régions, il faut désormais un QR code pour avoir le droit d'acheter de l'essence ; dans la capitale russe, malgré une amélioration des tensions d'approvisionnement, il y a encore des files d'attente dès qu'on sort du périphérique. Quant au sud de la Russie, dans certains endroits de la région de Krasnodar, on a même fait appel par endroits aux vétérans pour assurer l'ordre dans les files d'attente et éviter les débordements.

Une peur du désordre si la Russie ne l'emporte pas

À Omsk, rien de tout cela. À peine signale-t-on encore quelques stations-service ici et là qui ne sont pas toujours approvisionnées régulièrement, ou des prix à la pompe qui ont parfois légèrement augmenté. Mais dans les rues, le calme règne. En surface, les conséquences ne sont pas visibles. Mais le sujet est dans toutes les têtes. « Il nous unit dans notre soutien à la patrie », affirment en chœur une bande de jeunes filles croisées après avoir fait leur plein, vêtues du tee-shirt rouge du « Front Populaire », un mouvement patriotique qui gravite dans la sphère du Kremlin.

Fumant une cigarette à quelques pas d'une pompe à essence, un habitant appelle lui, dans la droite ligne de ce qu'on peut entendre à la télévision, à une réponse violente à l'attaque : « Ce conflit aurait pu être terminé depuis longtemps si on avait recouru à des méthodes différentes », avance-t-il. « La situation aurait pu être réglée d'une tout autre manière : par la force brute, et beaucoup plus rapidement, mais c'est vrai, au prix aussi d'un nombre encore plus élevé de victimes civiles. »

Cette opinion qu'on lit aussi sous la plume des blogueurs faucons nationalistes peut aussi s'interpréter d'une autre manière, analyse Anastasia Kidalova. Si la plupart des Russes ne manifestent pas de défaitisme dans cet été d'intenses frappes de drones, c'est aussi parce que parmi eux « il y a des gens qui sont mus par la peur. Ça a été semé dans leur esprit par des années de propagande : si jamais un jour nous perdons une guerre, nous serons détruits, l'OTAN viendra nous asservir ». Pour la militante, ceux qui ne veulent pas que leur pays perde n'exprime pas forcément un désir d'une « victoire » aux contours qu'ils ne définissent par ailleurs pas forcément : ils ont avant tout peur de désordres et de troubles qui naîtraient d'une défaite et déstabiliserait bien davantage leur pays. « J'irais même plus loin », dit aussi Anastasia Kidalova, « Beaucoup sont cernés par différentes peurs. Ils ont peur non seulement d'exprimer leur opinion, mais même de penser tout court à ce qui se passe. Ils craignent aussi que quelqu'un les dénonce pour une simple discussion avec leurs collègues au travail. Le simple fait de ne pas pouvoir s'exprimer ne fait qu'exacerber leur peur de l'avenir. »

Un désir d'arrêt des combats qui n'a jamais été aussi haut

À une autre station-service, cette fois en centre-ville, un jeune homme qui vient de terminer son plein s'exprime, lui, sans détours : « Tout ça est devenu un cercle vicieux d'attaques et de représailles. Il faut que ça s'arrête et que nous puissions revivre en paix, comme avant, il y a seulement cinq ans, quand on pouvait voyager à l'étranger, quand on pouvait gagner sa vie sans se poser de questions, quand on vivait calmement. C'était pour moi une période dorée. » Un passé regretté, et un avenir qu'il ne peut dessiner : « J'ai vingt-huit ans, je suis marié », ajoute-t-il. « Nous n'avons pas encore d'enfants parce que tout est complètement instable. On n'a aucune confiance en l'avenir. Je n'ai rien à voir avec tout ce qui se passe, et je veux que mon enfant grandisse en ayant ce qu'il lui faut, sans avoir un père absent parce qu'il est envoyé se battre. Je veux pouvoir passer du temps avec lui ».

La crainte d'une nouvelle mobilisation – comme celle de septembre 2022 – après les élections de l'automne est récurrente en Russie. Mais cet été, elle prend une ampleur qui saute aux yeux. Le désir d'arrêt des combats, lui, bat des records depuis le début du conflit, et ce, dans les sondages officiels. À quelles conditions ? Interrogée, une passante d'Omsk affirmait en fin de semaine dernière : « Je veux simplement qu'il y ait la paix, c'est tout. Que ça s'arrête maintenant sur la ligne de contact, cela me conviendrait. Trop de vies humaines ont déjà été perdues. Cela m'inquiète énormément. Je vois à quel point les familles souffrent. Un mauvais accord de paix vaut mieux qu'une bonne guerre. »

Les autorités, elles, ont bloqué en début de mois les exportations de gazole et affirment jour après jour veiller à stabiliser les approvisionnements. Dans les médias proches du pouvoir ou parmi les élus, on appelle aussi les Russes à ne pas paniquer. Ce lundi 20 juillet, deux dirigeants de « Russie Unie », le parti qui soutient Vladimir Poutine, ont appelé les Russes à « ne pas se comporter comme des adolescents offensés » à cause de la crise du carburant et à voter pour le parti aux élections législatives de septembre, des élections dont le résultat final ne fait de toute façon pas de doute.

RFI