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Intervention à la cérémonie de dédicace de l’ouvrage Les mots façonnent le monde : Discours et diplomatie d’Oumar Demba Ba, Samedi 8 Août 2026 ( M. Mankeur Ndiaye )


Rédigé par leral.net le Dimanche 9 Août 2026 à 01:04 | | 0 commentaire(s)|

Monsieur le Ministre Cheikh Niang
Messieurs les Premiers ministres Amadou Bâ et Sidiki Kaba.
Mesdames et Messieurs les ministres
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs
Chers collègues, chers amis,
Mesdames, Messieurs,
Cher Oumar,
Il est des moments où la publication d’un livre dépasse le simple accomplissement d’un projet personnel. Elle devient un acte intellectuel, parfois même un acte civique. La cérémonie qui nous réunit aujourd’hui appartient à cette catégorie de moments où l’écriture cesse d’être une aventure solitaire pour devenir une invitation adressée à la cité.

C’est donc avec un immense plaisir mais aussi avec un sentiment de responsabilité, que je prends la parole pour accompagner la présentation de cet ouvrage d’Oumar Demba Ba, camarade de promotion, collègue et ami, dont j’ai eu le privilège de rédiger la préface.

Préfacer un livre n’est jamais un geste de pure courtoisie. C’est un engagement. Celui d’attester qu’un texte mérite d’être lu, discuté, parfois contesté, mais jamais ignoré. Une préface ne constitue pas un jugement définitif ; elle est une invitation à entrer dans une pensée, à suivre un raisonnement et à dialoguer avec un auteur.

Lorsque j’ai découvert ce manuscrit, j’y ai vu bien davantage qu’une réflexion sur la diplomatie. J’y ai reconnu une interrogation fondamentale sur la puissance du langage dans la conduite des affaires humaines.

Depuis l’Antiquité, la parole est au cœur de la vie politique. Les Grecs faisaient de la rhétorique l’un des fondements de la cité. Les grands penseurs de la philosophie politique nous ont appris que gouverner consiste autant à convaincre qu’à décider. Plus près de nous, les théories contemporaines du langage nous rappellent que certaines paroles ne se contentent pas de décrire le monde : elles le transforment. Dire peut être une manière d’agir.

La diplomatie illustre peut-être mieux que tout autre domaine cette capacité performative du langage. Un discours peut ouvrir des perspectives de paix ou installer durablement la méfiance. Une formule soigneusement choisie peut rapprocher des positions qui semblaient irréconciliables. Une nuance, un silence, une inflexion peuvent parfois produire davantage d’effets qu’une démonstration de puissance.

À bien des égards, la diplomatie est l’art de donner aux mots une efficacité politique.

C’est précisément ce que rappelle le titre de cet ouvrage : Les mots façonnent le monde.

Le choix du verbe façonner est particulièrement heureux. Façonner ne signifie ni créer ex nihilo ni imposer brutalement une forme. Façonner suppose de travailler la matière avec patience, intelligence et méthode. Et c’est ce que Oumar a toujours su faire. Il en va de même des relations internationales. Les États ne construisent pas leurs rapports uniquement par les armes, les ressources économiques ou les équilibres stratégiques. Ils les construisent également par les récits qu’ils élaborent, les représentations qu’ils diffusent, les concepts qu’ils mobilisent et les discours qu’ils assument.

Nous vivons d’ailleurs une époque où la bataille des récits est devenue presque aussi décisive que la bataille des intérêts.

Dans un monde traversé par les crises géopolitiques, les fractures informationnelles, la montée des populismes, l’accélération des réseaux sociaux et la circulation instantanée des idées, la maîtrise du discours diplomatique devient une compétence stratégique majeure. Les conflits contemporains se déroulent simultanément sur le terrain militaire, économique, technologique, médiatique et symbolique.

Autrement dit, les mots sont désormais des instruments de puissance.

Ils construisent des légitimités, fabriquent des alliances, consolident des identités ou alimentent des antagonismes.

C’est pourquoi cet ouvrage me paraît particulièrement opportun. Il nous invite à réfléchir non seulement à ce que disent les diplomates, mais également à ce que leurs discours produisent dans l’ordre international.

Il nous rappelle qu’avant les traités viennent les négociations ; avant les négociations, les discours ; et avant les discours, une certaine conception du monde.

Cette réflexion est d’autant plus importante qu’elle s’inscrit dans un contexte africain en pleine mutation.

L’Afrique prend progressivement une place plus affirmée dans les grands débats internationaux. Sa diplomatie évolue, ses priorités se diversifient, ses voix deviennent plus audibles sur les questions de paix, de sécurité, de développement, de gouvernance mondiale et de réforme des institutions internationales.

Dans cette dynamique, produire une réflexion africaine sur la diplomatie constitue en soi une contribution précieuse.

Car penser la diplomatie depuis l’Afrique, avec les réalités africaines et pour les enjeux africains, participe à l’affirmation d’une souveraineté intellectuelle qui complète la souveraineté politique.

Je voudrais également souligner un aspect qui me paraît essentiel.

L’ouvrage d’Oumar Demba Ba ne s’adresse pas uniquement aux diplomates.

Il interpelle les chercheurs, les étudiants, les journalistes, les responsables politiques et, plus largement, tous ceux qui s’intéressent à la manière dont les sociétés construisent leur avenir à travers le langage.

Car toute société est, en définitive, une communauté de discours.

Les institutions reposent sur des textes.

Les constitutions sont des paroles devenues normes.

Les engagements internationaux sont des paroles devenues obligations.

La confiance entre les peuples est souvent le résultat de paroles tenues.

Et l’histoire nous enseigne que les grandes tragédies commencent souvent lorsque les mots cessent d’être des instruments de dialogue pour devenir des armes de déshumanisation ou de destruction massive .

C’est pourquoi réfléchir aux mots revient toujours, d’une certaine manière, à réfléchir à la paix.

Cher Oumar,

En tant que camarade de promotion, j’éprouve une satisfaction particulière à voir ce travail parvenir aujourd’hui jusqu’au public.

Nous savons tous le temps, la discipline, les lectures, les hésitations et parfois les renoncements qu’exige l’écriture d’un livre.

Publier, c’est accepter de soumettre sa pensée au jugement des autres.

C’est un acte de courage intellectuel autant qu’un acte de générosité.

Je souhaite que cet ouvrage trouve de nombreux lecteurs, qu’il nourrisse les débats universitaires, inspire les jeunes diplomates et contribue à enrichir la réflexion sur la place du discours dans les relations internationales.

Permettez-moi enfin de conclure par une pensée qui me semble résumer l’esprit de ce livre.

Le philosophe Paul Ricœur écrivait que « le langage est le lieu où l’homme habite le monde ». En diplomatie, nous pourrions ajouter que le langage est aussi le lieu où les nations apprennent à cohabiter.

Les armes imposent parfois le silence ; seuls les mots construisent une paix durable.

Puisse cet ouvrage contribuer, modestement mais durablement, à cette œuvre exigeante qui consiste à faire de la parole non un instrument de domination, mais un espace de compréhension, de respect mutuel et de coopération entre les peuples.

Cher Oumar, je t’adresse mes plus sincères félicitations. J’y associe Hawa et les enfants auxquels tu as pris beaucoup,d’heures de leurs moments de partage familial, en écrivant des discours présidentiels 24 ans durant. Je forme le vœu que ce livre connaisse le rayonnement qu’il mérite et qu’il ouvre la voie à d’autres publications qui viendront enrichir encore davantage la pensée diplomatique sénégalaise et africaine.
Je vous remercie de votre très aimable attention.

M. Mankeur Ndiaye, ancien ministre des affaires étrangères, Préfacier du livre.