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L’Ubuntu sans mérite n’est qu’un clan ( Par Abdou Samb )

Rédigé par leral.net le Mercredi 4 Novembre 2026 à 16:58 |

« Nous avons des émotions paléolithiques, des institutions médiévales, et une technologie divine. »

Edward O. Wilson, biologiste spécialiste des fourmis, disait cela en 2009¹. Trois vitesses : celle de nos instincts, celle de nos institutions, celle de nos outils. Nos instincts se sont formés pour de petits groupes. Nos institutions héritent d’un monde lent et hiérarchique. Nos outils relèvent presque du divin. Nous savons mesurer le climat et concevoir des armes d’une puissance inouïe. Nos émotions restent court-termistes. Nos institutions arrivent après la catastrophe. Le problème n’est pas que l’une de ces couches soit mauvaise. Il est que la capacité technique a dépassé la capacité de décision sage.
Wilson laissait une porte ouverte : l’évolution culturelle peut aller plus vite que l’évolution génétique. Encore faut-il des lieux, des acteurs et des formes nouvelles — des architectures capables de porter une sagesse à la hauteur des moyens.
À Abidjan, cette semaine, l’un de ces artisans qui construisent l’Afrique sans qu’on les voie m’a remis en mémoire la formule de Wilson. Ces hommes et ces femmes dont personne ne parle, et qui ont engagé leur vie à bâtir le continent. C’est de là que part cette réflexion.
Cette même semaine, à l’échelle d’un continent, Dakar accueille les premiers Jeux olympiques de la jeunesse jamais organisés en Afrique. 2 700 jeunes athlètes. Des applaudissements. Des médailles. Puis les Jeux se termineront. La question restera : que devient le talent une fois la cérémonie finie ?
Wilson nommait l’écart. Pourtant, un siècle plus tôt, un jeune Africain avait déjà formulé l’espérance. Le 5 avril 1906, à Columbia, Pixley ka Isaka Sème prononce « The Regeneration of Africa ». Il a vingt-six ans. « The brighter day is rising upon Africa », dit-il. La régénération de l’Afrique, ajoute-t-il, signifie qu’une civilisation nouvelle et unique est sur le point de s’ajouter au monde. Sème annonçait moins une libération qu’un foyer : l’Afrique pourrait être l’un des lieux où l’on invente une autre façon de vivre ensemble.
Ce qu’il ne pouvait pas encore nommer, c’est la condition qui rendrait cette civilisation crédible. L’âme, nous la connaissons. « Umuntu ngumuntu ngabantu » — je suis parce que nous sommes. Derrière la formule, une éthique de l’interdépendance : là où une certaine modernité a pensé l’individu isolé, l’Ubuntu affirme que la dignité de l’un ne se sépare pas de celle de l’autre. Senghor l’avait dit autrement, et c’était sa signature : « La civilisation de l’universel sera le rendez-vous du donner et du recevoir. » Aucune civilisation ne se construit en refusant les autres ; elle se construit en les composant. L’Ubuntu est cette composition. Il est le nom africain de ce que Senghor appelait la civilisation de l’universel.
Mais une composition sans règle d’accès redevient un cercle. Sans méritocratie, le « nous » se ferme. La parenté élargie redevient le clan. L’hospitalité devient cooptation. La méritocratie — la possibilité réelle, pour une compétence, d’accéder à la responsabilité hors des réseaux — n’est pas l’ennemie de l’Ubuntu. Elle est ce qui l’empêche de mentir. Un Ubuntu sans mérite est une rhétorique de la communauté. Un Ubuntu gouverné par le mérite peut devenir une architecture de gouvernement. C’est la différence entre une âme et un régime.
J’ai vu ce mensonge à l’œuvre. À Johannesburg, en juin, puis à Bujumbura, en août, des jeunes ont été invités à parler de leur avenir. Ils ont parlé. On les a applaudis. Puis la salle s’est vidée, et les décisions sont restées entre les mêmes mains. Il n’y avait pas de mauvaise volonté : simplement une institution ancienne face à une société qui a déjà basculé. On avait reconnu la parole. On n’avait pas touché au pouvoir de décider. Des applaudissements à la place des règles.
Depuis, quelque chose a bougé. La présidence en exercice de l’Union africaine, le président Évariste Ndayishimiye, s’en est saisie. Ce qui n’était qu’une proposition portée par une fondation est devenu un dossier de travail. C’est un progrès réel. Ce n’est pas encore une transformation. En février, la présidence basculera au Ghana. Fin janvier, nous nous retrouverons à Addis-Abeba. L’enjeu ne sera pas de célébrer. Il sera de faire en sorte que ce qui a été entendu survive au changement de chaise. Une idée qui ne traverse pas les mandats reste une idée.
C’est l’écart que Wilson décrit, et ce qu’une 7e région sans règles reproduirait : une reconnaissance qui ne change pas le régime.
La jeunesse de la 7e région de l’Union africaine — cette région ouverte aux jeunes du continent et de la diaspora — peut être autre chose qu’une structure de plus. Le premier lieu où un saut institutionnel humaniste pourrait être tenté. Un saut qui tient de la création plus que de l’explosion : une organisation capable d’épouser la vitesse du monde sans renoncer à une sagesse relationnelle.
Cela veut dire une institution qui donne aux jeunes un droit d’initiative, une place réelle dans les décisions, des moyens propres, et des règles d’accès fondées sur la compétence plutôt que sur la proximité. Une institution dont l’action est évaluée en public, chaque année, selon des indicateurs publiés et discutés — et dont les résultats engagent réellement la reconduction des responsables. Sans ces règles, la 7e région resterait un espace de célébration. Avec elles, elle peut devenir le laboratoire où l’Ubuntu cesse d’être une âme et devient une méthode de gouvernement. Le lieu où l’on cesse de promettre l’inclusion pour commencer à organiser le mérite.
Cette méthode répond aux trois écarts. Aux émotions paléolithiques, elle oppose une parenté élargie qui ne se confond pas avec le réseau. Aux institutions verticales, des cercles de décision et une attention réelle aux exclus, aux diasporas, aux femmes et aux ruraux — à condition que l’entrée dépende de la compétence et non de la proximité. À la technologie, elle pose la seule question qui vaille : cette innovation renforce-t-elle notre humanité commune, ou la nie-t-elle ? Une institution digne de ce nom ne se contente pas de réguler : elle décide, et elle assume.
Rien n’est acquis. Une jeunesse peut reproduire tribalisme, clientélisme et court-termisme. Le saut institutionnel est d’abord une exigence : des règles qui s’appliquent y compris à ceux qui les ont écrites, et le refus de confondre la reconnaissance avec le pouvoir.
Wilson a nommé l’écart. Sème avait nommé l’espérance. Senghor avait nommé la civilisation de l’universel. L’Ubuntu donne le langage. La méritocratie donne la condition. Mais une condition n’est pas une promesse. En 1906, Sème pouvait encore croire que le jour plus radieux se lèverait de lui-même. Nous n’avons plus cette innocence. Nous savons que les salles se vident et que les présidences passent. Nous savons aussi que les peuples finissent par juger ceux qui ont eu le pouvoir de changer les règles, et qui ont choisi de ne pas le faire.
La jeunesse de la 7e région ne sera pas jugée sur le siège qu’on lui aura donné, ni sur le nom de ceux qui l’auront écoutée. Elle sera jugée sur la première décision qu’elle aura prise sans demander la permission — et sur le nom de celui ou celle qui, sans réseau, aura eu le droit de la prendre. C’est à cela, et à cela seulement, que l’on reconnaîtra si l’Afrique a commencé à inventer ses institutions, ou si elle s’est contentée, une fois de plus, d’en adopter les formes.
Abdou Samb
Président, Fondation Abdou Samb
Ambassadeur honoraire, Parlement panafricain — diaspora




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