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«La plus grande menace qui guette le Sénégal… », selon Alioune Tine, président d’AfricaJOM Center

Grand acteur de la société civile et militant acharné des Droits de l’Homme, Alioune Tine a fondé récemment AfricaJOM Center, un think thank qui a pour mission prévenir des crises de toutes sortes, des conflits sur le continent et de consolider la démocratie en Afrique dans une vision prospective. Observateur aguerri d’ élections sur le continent, dans cet entretien avec SeneNews, Alioune Tine fait une évaluation du scrutin du 24 février au Sénégal et liste les défis qui attendent le Sénégal en termes de gouvernance, de démocratie, de respect des droits de l’homme et des libertés et surtout de la gestion des ressources pétro-gazières. L’ancien président de la Raddho lance quelques alertes sur des méthodes de gouvernance peu orthodoxes, voire obsolètes, et évoque des réformes nécessaires dont a besoin le Sénégal pour une justice sociale, pour la stabilité même du pays. Ainsi, pour Alioune Tine des perspectives sombres guettent le Sénégal si l’on ne change pas de méthode de gouvernance. Attention à la «horde de faucons, de requins, de caïmans» qui pourrait «faire main basse sur le gaz et le pétrole» au détriment de la majorité, prévient Alioune Tine.


Rédigé par leral.net le Lundi 11 Mars 2019 à 10:17 | | 0 commentaire(s)|

«La plus grande menace qui guette le Sénégal… », selon Alioune Tine, président d’AfricaJOM Center
Alioune Tine, vous aviez initié des auditions des représentants des candidats sur un certain nombre des thèmes pendant la campagne électorale pour entendre les représentants des candidats. Aviez-vous été satisfaits des réponses apportées aux différentes interpellations ? 

Globalement nous, nous sommes satisfaits. On a eu deux auditions, notamment une sur les réformes institutionnelles. Parce que nous avons une démocratie électorale, une fois que les élections sont terminées, tout le monde passe à autre chose.

Mais maintenant, nous disons qu’il faut construire une démocratie post-électorale pour qu’effectivement, notre démocratie ne soit pas qu’une démocratie politique. La démocratie, elle est aussi économique et sociale. Je pense que toutes ces questions-là, il faut les approfondir.

Et puis, la démocratie doit toucher tout le monde. Ce n’est pas seulement les habitants de Dakar ou des autres capitales du pays. Nous avions eu deux ateliers sur la réforme institutionnelle. Ça a été un débat de grande qualité. Franchement. Tous les 4 candidats nous ont envoyé les personnes qui sont à la hauteur et qui ont présenté leur vision… Parce que nous avons énormément de problèmes. 

Quels types de problèmes ? 

Le principal problème, c’est qu’on n’arrive pas à se débarrasser de l’État-parti et de la toute-puissance du président de la République en tant qu’institution, et vraiment, l’hyper présidentialisme qui a été construit par Senghor dans 1963 lorsqu’il s’était débarrassé de Mamadou Dia, a instauré une véritable dictature. Ça, il faut le reconnaitre hein !

Jusque dans les années 74, c’était une dictature civile qui régnait au Sénégal. Senghor, ce n’était pas un enfant de chœur. Il y a beaucoup de gens qui ont été envoyés en prison, des étudiants envoyés dans l’armée. Il y en a même qui sont morts. Malgré ça, il y a une capacité de résistance et de mobilisation des Sénégalais qui a fait avancer la démocratie et les droits de l’homme au prix d’ailleurs de la vie de certains 

Voulez-vous dire par ce rappel historique, que la démocratie sénégalaise n’a pas été quelque chose de donné ? 

Bien entendu ! Cette démocratie n’est pas quelque chose qu’on a donné sur un plateau d’argent. C’est le fruit d’une tradition de luttes et de résistance qui l’ont instaurée. Maintenant, on est en face aujourd’hui d’un régime qui a une capacité de résistance au changement énorme et qui a également deux armes qui font qu’il est de plus en plus difficile et qui rend aussi le pays fragile parce que vous ne pouvez pas concentrer autant de pouvoir dans les mains d’une seule personne. 

Lors de la campagne électorale, est-ce qu’il y a des thèmes importants que les candidats n’ont pas du tout abordés à votre avis ? 

Écoutez, moi je ne me faisais pas trop d’illusion parce que ça fait longtemps que je surveille les élections. Et pendant les campagnes électorales, les gens s’adressent vraiment à l’imaginaire des peuples. Une campagne électorale, ça se déroule un peu comme une fête. Vous n’avez pas le temps comme par exemple, les 7 mn de temps d’antenne, en télévision, ce n’est pas énorme. Vous avez à peine le temps de montrer que vous avez une foule enthousiaste qui vous soutient et ensuite, vous dites deux ou trois choses. Donc, vous n’avez pas la possibilité de développer. 

Qu’en est-il des programmes des candidats ? 

Ce qu’on peut constater, c’est que quand même tous les candidats ont produit un programme. Pas de programmes chiffrés mais quand même, il y a une vision qui était là. Et ça, c’était très important. Peut-être la prochaine fois, si on veut une démocratie qualitative, il faut que les candidats s’asseyent et discutent entre eux des visions, des programmes et des offres qu’ils font à la population.

Ça permettrait vraiment de comprendre plutôt que de continuer à faire des campagnes électorales qui ressemblent à une foire. Cela dit il y a eu des idées intéressantes sur lesquelles les gens sont plus ou moins d’accord, même s’ils n’ont pas les mêmes approches, les mêmes méthodes. Ce sont les réformes des institutions. C’est un problème fondamental. 

Pourquoi le sujet est-il si fondamental ? 

Le surpouvoir du président de la République, tout le monde l’a dit. Par exemple, on a une Assemblée nationale qui ne défend pas l’intérêt général et il y a surtout l’influence de l’exécutif sur la justice. Il faut une rupture immédiate, qu’on fasse en sorte que le président ne siège pas au Conseil supérieur de la magistrature. Il faut un recul plus ou moins modéré. On a parlé aussi des institutions administratives indépendantes. Toutes sont logées à la présidence, toutes sous le contrôle du président comme l’IGE, Cos Pétro-Gaz.

Tous ces organes de contrôle devraient nous aider à avoir une meilleure gouvernance. Mais la gouvernance demeure partisane, la reddition des comptes est partisane. Parce que certains sont vos partisans, vos alliés politiques, sont dans votre gouvernement, ils sont protégés. Mais les autres, on ne les protège pas. Maintenant, il faudrait effectivement faire en sorte que le président ne contrôle pas tout ça. La dépolitisation des institutions de la République est une chose fondamentale que tous les Sénégalais devraient exiger aujourd’hui. 

Qu’en est-il des hommes qui sont à la tête de certaines institutions ? 

Il faut revenir sur certains postes stratégiques qui doivent faire l’objet d’appel d’offres. Parce qu’il y a des gens qui occupent des stations extrêmement élevées, qui font des déclarations qui menacent la paix civile et le vivre ensemble. C’est quand même très grave. C’est un manque de culture d’État, de culture politique.

Donc, la question des appels d’offre pour que les postes stratégiques soient occupées par les meilleurs, doit être fondamentale. Dans le processus électoral par exemple, aujourd’hui la Commission électorale nationale autonome (Cena) était carrément bouffée par le ministère de l’Intérieur. On ne l’a pas entendue, on ne l’a pas sentie. On se demande à quoi sert-elle ? La même chose que le Conseil national régulation de l’audiovisuel (Cnra). 

Oui, le Cnra qui a interdit le débat entre les candidats, souhaité par des citoyens, en invoquant notamment les textes…. 

Le Cnra qui a interdit le débat au lieu de l’ouvrir, au lieu de le démocratiser, de moderniser les libertés d’expression. L’interdiction du débat, c’est du jamais vu. Et puis, il s’agit d’un ancien ambassadeur au Sénégal aux États-Unis d’Amérique, où la liberté d’expression est consacrée pratiquement par l’article 1 de la constitution. Il vient au Sénégal pour dire aux gens – : vous la fermez, il n’y a pas de débat.

Ce qui montre encore une fois que toutes les institutions de la République, les organes de régulation sont entre les mains du président de la République. Comme c’est lui qui nomme, les gens sont là pour défendre son régime au lieu de défendre l’intérêt général. Vraiment, on ne peut pas aujourd’hui continuer à défendre un régime, les institutions au service d’un régime, d’une personne et dire qu’on va avancer. Ce n’est pas possible. 

Quelles peuvent être les conséquences d’un tel mode de fonctionnement des institutions ? 

Dans tous les pays où nous avons un régime de cette nature, ces pays se sont écroulés. Ça, c’est la plus grande menace que nous avons au Sénégal, surtout comme nous sommes en train de changer de statut avec le gaz, le pétrole. Si on ne fait pas attention, nous allons avoir une horde de faucons, de requins, de caïmans qui va faire main basse sur le gaz et le pétrole et la grande majorité n’y verra que du feu. Tout ce que les gens vont avoir si on ne fait pas attention, ça va être tout simplement le désagrément sur le plan écologique, politique et social.

Donc, il faut alerter très vite sur la malédiction du pétrole. Ça vient très vite et nous sommes extrêmement très inquiets par la manière dont ont voté vraiment la loi, à la veille des élections, personne n’a suivie 

Le vote de cette loi vous parait suspect ? 

Pour une question aussi stratégique, je pense que l’opacité doit être totalement bannie. Or tout cela s’est fait dans l’opacité. D’ailleurs parmi les problèmes que nous avons soulevés pendant cette campagne, c’est question de la transparence dans la gestion des affaires publiques. Et sur cette question, on nous sort l’ITIE (l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives). Moi, je connais un pays où l’ITIE était présente, mais il y a des ressources minérales que ce pays cache à l’ITIE qui ne voit que du feu. Donc dire que l’ITIE nous a donné un certificat en termes de transparence, ça ne veut strictement rien dire. 

Ça ne veut vraiment rien dire ? 

Non ! Ça ne veut pas dire grand-chose pour moi. Je fais partie des membres fondateurs qui ont amené l’ITIE. C’est une excellente chose d’être dans l’ITE. C’est un formidable mécanisme, mais ça ne veut pas tout dire. 

Expliquez-nous davantage… 

C’est facile de dire les accords ont été publiés sur le site de l’ITIE. Ce n’est pas la publication qui est le plus important. Le plus important souvent, ce sont les clauses de réserve, de confidentialité qui sont dans ces accords et qui ne sont pas publiques. Ces questions-là, ce sont des questions de fond quand on a le gaz et le pétrole.

Mais aussi, quand vous mettez en place un organe comme le Cos Pétro-gaz (Comité d’Orientation Stratégique du Pétrole et du Gaz ) et vous le logez à la présidence, ça veut dire que vous contrôlez tout, vous mettez tout à la disposition du président de la République et qui en fait ce qu’il veut. Ça, c’est un danger. Et dans la plupart des pays en Afrique, vous avez des problèmes, des crises parce que vous avez ce genre de pouvoir excessif, où il n’y a absolument rien. Ni l’institution parlementaire, ni l’institution judicaire, ni les organes de régulation. 

Maintenant que l’élection est terminée, le président est reconduit, quels doivent être les défis pour le Sénégal ? 

Il faut qu’on se mobilise. Ça c’est très important. Il faut que le président lise de la façon la plus scrupuleuse, avec beaucoup d’attention, le message qui a été envoyé ainsi que les nouvelles légitimités qui émergent. Qu’est-ce qu’il y a de positif et de négatif dans cette nouvelle légitimité ?

Avec cette nouvelle légitimité, quelle politique en faire pour qu’effectivement, on soit un pays qui se calme pendant cette période. Nous n’avons pas besoin de tempête au moment où on aura du gaz et du pétrole parce que nous avons aussi beaucoup de parasites politiques qui vont faire leur apparition. 

Des parasites politiques, dites-vous ? 

Ah oui ! il y a des parasites politiques, c’est-à-dire qu’il y a des gens qui créent des partis politiques, qui essaient de faire des alliances pour pouvoir demain, profiter des institutions. La captation des institutions, des ressources par une personne, qui les distribue et qui devient elle-même un esclave de la plupart de ces gens qui l’entourent, et qui vont dire : – on a voté pour toi, maintenant, tu nous paies.

Il faut rappeler que les institutions de la République sont pour la République, pour les Sénégalais. De ce point de vue, les dépolitiser, y mettre les meilleurs serait une excellente chose. Il faut faire très attention parce que notre pays est devenu aujourd’hui plus fragile, plus vulnérable parce qu'en réalité, il n’y a pas suffisamment de garde-fous. 

Comment finir avec la suspicion persistante qui existent envers le ministère de l’intérieur à chaque fois qu’il y a élection ? 

Ça, ce sont les effets pervers du manque de consensus. Le combat pour arriver à la démocratie, ça été un combat extrêmement dur. Le pouvoir chez les africains, c’est comme une espèce de drogue que soit pour l’opposition ou le pouvoir. Regardez depuis qu’on a commencé le processus démocratique dans les pays africains, regardez le recul qu’on connaît. Vous avez des autoritarismes qui se développent.

Partout, les gens veulent mettre des partis-États : des personnes qui veulent tout contrôler. Regardez le Bénin qui était bien avancé ce que ça donne aujourd’hui, regardez la Côte d’Ivoire, ils sont en train de recommencer les mêmes choses qu’on a vécues il y a 11 ans et qui a détruit le pays, observez la Guinée. Après le départ du capitaine Dadis Camara, tout le monde pensait que ça allait avancer, mais voyez ce que ça donne. Tout le temps, c’est des morts. Regardez maintennat le Nigéria avec ces élections, ça a produit combien de morts. Donc il est temps d’engager une réflexion pour voir comment nous pouvons, dans notre sous-région, Afrique de l’Ouest-Sahel, vraiment consolider la démocratie, le vivre ensemble parce qu’aujourd’hui, il n’y a pas que les terroristes hein. 

Comment avez-vous apprécié l’irruption du président Wade dans cette campagne électorale ? 

Moi, je n’ai pas envie de beaucoup parler de Wade. C’est un vieil homme qui vraiment a un amour paternel extraordinaire pour son fils. Je regarde le côté affectif pour son fils. Mais je crois que la responsabilité, c’est son fils. C’était à Karim Wade de dire : – «papa repose-toi» . Karim aurait dû être un héro s’il disait : – « écoute, je viens » et qu’il vienne. Même s’il allait en prison. Ca aurait été quelque chose d’extraordinaire. Il faut qu’il ait du courage. Il ne peut pas tout le temps demander à Wade de prendre les devants… Moi je crois que ce vieil homme a fait un travail monumental au Sénégal. Si effectivement, nous avons cette démocratie, ce processus électoral, c’est entre lui et Diouf que ça s’est joué. Il l’a fait aussi dans des conditions extrêmement difficiles. Il a été à plusieurs reprises en prison. 

Mais sa gouvernance n’a pas été exempte de reproches… 

Oui, malheureusement Wade a toujours été mal entouré. Et il porte la responsabilité dans la situation actuelle du Sénégal. Ça, il faut le dire. Historiquement il a été formidable à faire des choses, mais il a fait des erreurs s qu’il a reconnues. Le résultat, il est là surtout pour son parti qui a été un grand parti, qui a été construit dans des conditions extrêmement difficiles. Wade a été suivi par pratiquement toute une jeunesse du temps de sopi et puis c’était un héros. Il reste d’ailleurs toujours un héros quand il arrive. Tout le monde court après Abdoulaye Wade. Bon, il s’est ravisé. Nous tous, nous avons travaillé pour qu’il se ravise. C’est une très bonne chose. 

Propos recueillis par Noël SAMBOU/Senenews





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