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Le pacte de La Mecque : un axe sunnite face au croissant chiite ( Ahmed Karim Cissé Secrétaire Exécutif, Observatoire de la Tolérance )


Rédigé par leral.net le Lundi 10 Août 2026 à 01:21 | | 0 commentaire(s)|

Illustration. Signature de l’accord de défense conjoint de La Mecque, 7 août 2026.
Vendredi 7 août, à La Mecque, trois hommes ont scellé un nouvel accord qui acte l’an 1 d’une nouvelle configuration géopolitique. Mohammed ben Salmane pour Riyad, Recep Tayyip Erdogan pour Ankara, Shehbaz Sharif pour Islamabad. Un pacte solidaire et idéologique, car agresser l’un des trois, désormais, c’est les affronter tous les trois. Cette clause de défense collective, calquée sur l’article 5 de l’OTAN, porte un nom : « l’accord de défense conjoint de La Mecque ». Elle vient de franchir la frontière du monde sunnite.

Rien, dans la mise en scène, n’est improvisé. MBS a choisi son décor : la ville sainte, un vendredi, jour de la grande prière. Le matin même, Shehbaz Sharif et le maréchal Asim Munir (l’homme qui commande la seule armée dotée de l’arme nucléaire au sein de l’Organisation de la coopération islamique), accomplissent la Omra et pénètrent dans la Kaaba, honneur que Riyad ne réserve qu’à de rares élus. L’accord paraphé, les trois dirigeants prient côte à côte sur l’esplanade de la Grande Mosquée, entourés de leurs états-majors. L’alliance revêt un caractère sacré, béni par le lieu aux yeux de la Ouma.

En début d’année, Riyad écartait encore la Turquie. MBS a laissé mûrir son projet avant de greffer la deuxième armée de l’OTAN sur un socle pakistanais scellé dès septembre 2025. Le vertige est là : un membre de l’Alliance atlantique rejoint un pacte pensé, en partie, pour parer un éventuel désengagement américain dans le Golfe. Le prince ménage Téhéran, avec qui il a rouvert son ambassade en 2023, tout en prenant ses précautions contre un Iran structurellement instable. Il s’émancipe de Washington sans rompre le fil. Pris en tenaille entre un Iran qui riposte et un Israël qui impose désormais sa domination militaire, il mise sur son arme de prédilection, la diplomatie d’influence, pour asseoir l’hégémonie saoudienne sur le Golfe et le leadership du monde sunnite. En initiant ce pacte, le jeune prince d’hier troque son image pour celle d’un stratège implacable. Chez lui, le tact fait partie de l’arme.

Depuis fin février, l’Iran et les États-Unis s’affrontent ouvertement, après les frappes israélo-américaines sur Téhéran. Deux menaces enserrent le royaume : un Iran qui riposte tous azimuts, et un Israël qui, à force de dominer le ciel, s’impose en maître militaire de la région. En juillet, la République islamique a de nouveau verrouillé le détroit d’Ormuz. Les Houthis du Yémen, armés par Téhéran, bloquent les navires saoudiens et menacent Bab el-Mandeb. Le royaume n’est plus seulement encerclé sur la carte : il saigne sur son sol. La semaine dernière, une frappe sur Najran a fait onze blessés, la plus meurtrière depuis la trêve de 2022. Riyad ne signe pas un traité de circonstance. Elle souscrit une assurance-vie.

Si Washington passe à l’offensive terrestre en Iran, le pire est devant nous. Téhéran n’hésitera pas à mettre le feu chez ses voisins, au Koweït comme en Arabie. Le schéma est tracé : depuis le 28 février, la République islamique a lancé des milliers de drones et de missiles sur les monarchies du Golfe, tué une vingtaine de civils, frappé terminaux pétroliers, usines de dessalement et aéroports de Doha, Dubaï et Abou Dhabi. L’avertissement est glaçant : tout territoire facilitant une attaque contre l’Iran devient une cible. Une telle offensive ne ferait que démultiplier ces frappes, cette fois par les cellules dormantes et les milices que Téhéran arme du Bahreïn au Yémen.

Le monde sunnite n’avance pourtant pas d’un seul pas. Pendant que Riyad, Islamabad et Ankara misent sur le glaive, Doha et Abou Dhabi négocient au plus près avec Téhéran, non par tendresse mais par calcul. Elles abritent les plus grandes bases américaines de la région, Al-Udeid au Qatar et Al-Dhafra aux Émirats. L’Iran ayant prévenu que tout sol servant à le frapper deviendrait une cible, les Émirats l’ont appris à leurs dépens, avec plusieurs centaines drones et près de trois cents missiles balistiques recensés chez eux depuis le début de la guerre. Doha accueille donc les émissaires et tisse les fils d’une trêve ; Abou Dhabi tempère. Un même but : ne pas finir champ de bataille d’une guerre étrangère.

Le Pakistan reste la seule nation musulmane à posséder l’arme atomique. En l’attirant dans un pacte de défense mutuelle, Riyad achète-t-elle, en creux, un parapluie nucléaire ? Le royaume jure que non, Ankara aussi ; l’accord ne viserait personne et resterait ouvert à d’autres. Les analystes soulignent que la bombe pakistanaise pointe vers l’Inde, pas vers l’Iran, et rien dans le texte connu ne mentionne le nucléaire. Mais l’ambiguïté est justement l’arme recherchée. On ne dévoile pas une dissuasion absolue, on laisse deviner.

Faut-il y voir le prélude à un affrontement futur entre sunnites et chiites ? Sous une forme frontale, la probabilité reste faible. Ce pacte tient moins de la croisade religieuse que de la pure architecture de dissuasion. Les chiffres qui circulent depuis avril, non confirmés officiellement, en disent long sur l’ampleur : huit mille soldats pakistanais déployés dans le royaume, seize chasseurs JF-17, des batteries antiaériennes HQ-9. On ne masse pas de tels moyens pour envahir, mais pour qu’aucune envie d’attaquer ne survive au calcul.

Deux logiques se superposent. L’une, confessionnelle : face au « croissant chiite » que l’Iran anime de Beyrouth à Sanaa en passant par Bagdad, un axe sunnite se structure enfin, arabe par l’argent saoudien, turc par la puissance militaire, pakistanais par l’arme atomique. L’autre, plus froide : Riyad se prémunit contre un voisin devenu imprévisible et prévient un parrain américain jugé de moins en moins fiable qu’elle saura, désormais, se défendre seule. Deux blocs se regardent, chacun armé, chacun convaincu d’être menacé. C’est la définition même de l’équilibre de la terreur. Reste à savoir s’il tiendra, ou s’il ne fait que rapprocher l’étincelle de la poudre.


Ahmed Karim Cissé
Secrétaire Exécutif, Observatoire de la Tolérance OTA Bissau