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Le "tanku ndieukké", ce casse-tête des jeunes mariées

Le «tanku ndieukké», comme son nom l’indique, est le gigot que l’on offre à sa belle-famille, notamment à sa marraine, durant la fête de Tabaski. Jadis, un acte socio-culturel pour raffermir, consolider les liens entre la mariée et sa belle-famille, cette tradition est dévoyée et sortie de son contexte. Elle est en train de devenir de plus en plus un nouveau fardeau, qui fatigue nombre de femmes mariées, parce que ne se limitant plus au gigot offert. Comme si cela ne suffisait pas, de nos jours, il faut s’acquitter aussi du «fallaré yaye», qui est le filet et côte filet du mouton destiné à la belle-mère. Si les unes pensent que ne pas sacrifier à cette tradition est source de problèmes dans leurs foyers, d’autres trouvent que c’est du gaspillage et qu’il faut revoir nos comportements.


Rédigé par leral.net le Mardi 20 Juillet 2021 à 11:40 | | 2 commentaire(s)|

Le "tanku ndieukké", ce casse-tête des jeunes mariées
Une trouvaille ancienne pour raffermir les liens entre les familles des deux mariés, le «tanku ndieukké», qui est le fait d’offrir un gigot du mouton de Tabaski à sa belle-famille durant la fête de Tabaski, est en train de devenir un vrai calvaire pour des femmes mariées.

Au début, les femmes mariées attendaient le soir, le jour de l’Aïd el-Kebir (Aïd al-Adha ou Tabaski), pour amener le «tanku ndieukké» qui était seulement composé du gigot, chez leur belle-famille, si elles n’habitent pas ensemble. Mais, maintenant, elles y ajoutent des tissus très chers et une somme d’argent très importante, pour soi-disant, le prix de la couture. Et celles qui ne l’ont pas ou qui se contentent de donner le traditionnel gigot, sont méprisées par leur belle-famille. Et ce sont surtout les jeunes mariées et leurs proches (mamans et sœurs), qui en font les frais, à travers des piques, dénigrements et autres paroles déplacées, venant souvent des sœurs et même des mamans des mariées. Comme s’il s’agissait d’un droit ou d'une obligation religieuse ou divine.

Ajouter à cela l’histoire de «fallaré yaye» qui consiste à donner le filet et côte filet du mouton de Tabaski à la belle-mère, entre autres rituels, la coupe est pleine. Trouvée dans son appartement, une perruque à la main, dans un quartier huppé de Dakar, madame Séye pense que ce n’est pas obligatoire. Pour elle, c’est une question de choix personnel et c’est un phénomène qui est à la mode. Mais ne pas le faire devient une source de problèmes chez la femme mariée.

LE «FALLARE YAYE», L’AUTRE HANTISE EN EMBUSCADE

«Ce n’est pas obligatoire, moi je le fais. C’est une question de choix. C’est aussi à la mode. Celle qui ne le fait pas, est une grande perdante. Si tu donne seulement le «tanku ndieukké», on te dénigre, car tu n’y as y pas mis de l’argent ou des tissus de grande valeur. Il y a aussi le «fallaré yaye» qui est le filet et côte filet du mouton ; ce n’est pas obligatoire, mais c’est un phénomène à la mode. Et le faire réconforte la femme dans son ménage.

Comme le «suukëru koor» qui est un présent donné durant le mois de Ramadan, le «tanku ndieukké», s’il n’est pas fait normalement, c’est-àdire donné en plus du gigot, de l’argent ou des tissus riches, on te traite de tous les noms
», nous apprend la dame Séye. «Malheureusement, c’est ce qui se passe au Sénégal. C’est pourquoi personne ne peut épargner. Tu travailles des mois et des mois juste pour gaspiller ça en une journée», se désole madame Baldé, qui est mariée depuis plus de 10 ans. A en croire les deux intervenantes, le mari peut ne pas être au courant, mais ce sont ses sœurs, appuyées parfois par leur maman, «qui vont te mener la vie dure et finir par influencer leur frère. Ce qui peut même causer des problèmes dans le foyer de la nouvelle mariée».

Autre dame, même «contrainte». Marème Ndiaye, femme de ménage, vivant dans un foyer polygame, ne donne pas le «tanku ndieukké». Mais plutôt, à la place, elle donne à sa belle-famille des tissus, car c’est devenu une habitude pour elle. Jointe au téléphone, madame Sagna trouve que «si l’on ne le fait pas, sa belle-famille peut lui en vouloir, car c’est devenu un lundi chez eux d’attendre que tu leur donnes chaque année le ‘’tanku ndieukké’’». Trouvée devant sa boutique de prêt-à-porter, madame Mbodj soutient que cela dépend des personnes. «Il y a en qui le font car elles en ont les moyens et d’autres qui ne le tentent pas, car elles savent que leurs revenus ne le leur permettent pas». Toujours selon elle, «il y a des femmes qui ne connaissent pas cette tradition, d’autres la connaissent mais ne s’attardent pas à ces traditions, qui sont une perte de temps et d’argent».

«LA GENERATION D’AUJOURD’HUI N’A RIEN COMPRIS DE L’ESSENCE DE CETTE TRADITION»

Pratiqué au début pour raffermir les liens entre les belles-familles, donner le «tanku njekké» a vu son but détourné au fil des années. La nouvelle génération a totalement modifié le sens de cette tradition, en y incluant l’aspect pécuniaire et matérialiste. Interpellée sur ce phénomène, mère Baldé revient sur l’essence de cette pratique et comment on donnait le «tanku ndieukké» à sa belle famille, au début.
«Nous, auparavant, on ne donnait pas de l’argent ou des tissus, encore moins le «tanku ndieukké». Au contraire, on cuisinait un très bon repas que l’on remettait à nos belles-familles, avec de la boisson et des colas. Mais ce n’était pas obligatoire, car nos familles savaient que les temps étaient durs. Nos belles-familles nous donnaient, au contraire. C’est elles qui nous aidaient pour mieux raffermir les liens des familles. Mais, la génération d’aujourd’hui n’a rien compris de l’essence de cette tradition», a déclaré mère Baldé, qui se désole du fait qu’on ait dévoyé cette belle tradition.

Toujours d’après mère Baldé, il faut revoir les priorités, changer nos comportements et connaître le rôle et l’esprit de ces traditions anciennes. Pour madame Aminata Ndiaye, étudiante en journalisme et communication et mariée récemment, c’est du gaspillage pur et dur. «Et si le mari qui est polygame n’a pu acheter qu’un seul mouton, et que chacune des deux femmes prennent (chacune) un gigot du mouton pour donner à leur belle-famille, comment vont-ils faire pour bien manger durant la fête ?»

OUSTAZ MAODO FAYE, SUD FM: «Le ‘’tanku ndieukké’’ , c’est quelque chose en déphasage avec les préceptes de l’Islam»

«Ce phénomène ne se trouve ni dans le Coran, ni dans les «Hadiths» (traditions) prophétiques. Ce sont nos us et traditions. Dieu nous demande juste d’immoler le mouton, le sang et la viande n’intéresse pas notre Créateur. Au contraire, c’est l’acte et la dévotion qui nous rappelle la «Sunna» du Prophète Abraham (AS). La fête de Tabaski est une «Sunna» (tradition prophétique, ndlr) perpétrée per le Prophète Mohammed (PSL) qui l’a hérité du Prophète Abraham (AS). La personne n’a pas le droit de vendre la viande du mouton, mais elle peut en donner comme un acte de charité aux plus démunis.

Le «tanku ndieukké», à la limite, l’Islam ne le reconnait pas ; c’est quelque chose qui est en déphasage avec les préceptes de l’Islam. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui, ce que nous faisons, cela n’engage que nous. Si c’est le «tanku ndieukké» qui est le socle du mariage, alors ce mariage n’était pas solide ; c’est un peu ironique, mais c’est la réalité. Il faut parfois interroger notre intelligence ; Dieu n’a ni parlé de gigot, ni de cou pour la tabaski. On peut tuer son mouton, le manger avec sa famille, sans en offrir à personne sans pour autant qu’il y ait un péché commis. Le mariage est une chose et la Tabaski en est une autre. Comment peut-on lier un mariage qui est sacré avec ce fameux «tanku khar» ? Quel est le lien ? Si les gens qui le font étaient intègres, ils devaient dire : «nous le faisons en dehors de Dieu».

En tout cas ça na rien à voir avec l’Islam, c’est nos traditions. Et d’ailleurs, le «suukëru koor», le «tanku ndieukké», revenir de La Mecque et faire le «ganalé», toutes ces choses ne se trouvent nulle part dans les préceptes de l’Islam, aucun enseignement islamique ne l’enseigne
»

SOULEYMANE LO, SOCIOLOGUE «C’est un fait social, mais aussi culturel important...»

«C’est un fait social, mais c’est aussi un fait culturel important. L’idée derrière, c’était pour créer une stabilité dans la famille, consolider les relations, créer un lien social de proximité et qui est indispensable entre les individus qui entrent en action, particulièrement s’ils partagent en commun certaines valeurs. Le «tanku ndieukké» revenait au mari. Parce que si on remonte l’histoire, il existait, et dans la religion et dans la tradition, les demi-frères. Et dans les sociétés, on essaie toujours de voir comment faire pour éviter ces histoires qui se perdurent dans les sociétés, car ça détruit les relations.

Le «tanku ndieukké», c’était toujours au début du mariage car, lorsqu’un homme prend une femme, on lui dit que tu te maries pour une famille, on ne marie pas la femme pour soi-même. C’est pourquoi pour la nouvelle mariée, on lui trouve un «mari» qui est le «ndieukké», qui est la demi-sœur du mari, pour raffermir les relations et éviter les histoires de frères et de demi-sœurs. C’était ça le sens de cette tradition. Mais il y a de l’excès et il vient toujours du fait que les gens ne comprennent pas et que chacun voudrait rabaisser son prochain, faire la vantarde devant sa belle famille.

Et si l’on arrive à ce niveau, cela peut faire peur et peut surcharger l’individu car, forcément, il va penser que s’il ne le fait pas, cela peut briser son ménage ; alors que tel n’est pas le cas, car si la femme le fait, c’est pour ne pas éloigner son mari de ses sœurs et prouver aussi qu’elle est une «jeegu pusso» c’est-à-dire une «femme qui consolide les liens de sa belle-famille», qu’il y ait un même climat d’entente. C’est ça la logique de ce phénomène
».




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