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Les faits et les statistiques démentent Amadou Hott: L’économie sénégalaise est effectivement extravertie !

Selon la presse du jour, le Ministre de l’Économie, du Plan et de la Coopération, Amadou Hott a tenu à corriger, devant la représentation nationale, « une idée préconçue qui consiste à dire que notre économie est extravertie et qu’elle est contrôlée par les multinationales ». Il s’est appuyé sur des statistiques de l’ANSD pour essayer de déconstruire cette idée, fortement ancrée dans l’imaginaire populaire. Selon lui, en 2018, les grandes entreprises, dont le chiffre d’affaires (CA) dépasse 1 milliard de franc CFA, sont contrôlées à 26% par des capitaux privés étrangers contre 74% pour le capital privé national ou par la bourse. À l’appui de sa démonstration, il soutient que « ces entreprises ont créé une valeur ajoutée de 1368 milliards. 528 milliards sur ces 1368, ont été utilisés pour payer des salaires d’hommes et de femmes de ce pays. Ces 26% d’étrangers ont payé 218 milliards d’impôts sur les facteurs de production (impôts sur salaires, taxes, et autres). Des centaines de milliards ont été payé à la Tva et autres taxes. En 2018, si vous prenez toutes les entreprises étrangères, le total de dividende payé ,c’est 229 milliards. Cela signifie que sur une valeur ajoutée de 1368 milliards, il n’y a que 100 milliards qui sont sortis du pays en dividende. Ce n’est même pas 10% de la valeur ajoutée créée ».


Rédigé par leral.net le Mardi 8 Décembre 2020 à 12:17 | | 0 commentaire(s)|

En tenant de tels propos, le ministre se trompe doublement. Il se trompe en tenant un argumentaire parcellaire, car se limitant aux seules grandes entreprises (CA supérieur à 1 milliard de franc CFA), alors que le tissu économique sénégalais est composé d’une majorité d’entreprises ne réalisant pas ce niveau de CA.

Il se trompe lourdement, encore, en se basant sur des données qui ne sont pas appropriées. De ce fait, il a ignoré ou feint d’ignorer des données, plus pertinentes, que sont celles publiées par la BCEAO. En effet, l’extraversion d’une économie s’apprécie mieux à travers sa balance des paiements et non à partir de la configuration du capital des grandes entreprises. S’est-il livré, sciemment, à une tentative de manipulation des populations à travers des propos manifestement propagandistes, ou s’est-il trompé de bonne foi ?

Dans tous les deux cas, sa sortie est malheureuse, car elle ne reflète pas la réalité. En effet, les statistiques officielles et pertinentes de la BCEAO confirment le caractère extraverti de notre économie. Les propos tenus par Amadou Hott sont aux antipodes de la réalité. Pour prouver que ses propos et ses statistiques sonnent faux, nous reproduisons, in-texto, un extrait de notre ouvrage à paraître prochainement (***).

Une croissance économique extravertie profitable à la France

Le gouvernant se targue toujours de «?ses prouesses?» macroéconomiques en réalisant des taux de croissance qu’il considère comme des performances : 6,4% en 2016, 7,4% en 2017 et 6,4% en 2018. En dépit de leur importance, la pauvreté ne recule pas ou si elle diminue, les résultats demeurent non significatifs. Des pans entiers de la population tombent et restent maintenus dans la pauvreté relative, parfois absolue. Les populations ironisent sur leur sort en rétorquant par des expressions du genre, «?la croissance ne se mange pas?» et les économistes rajoutent, «?on ne voit pas la croissance dans le panier de la ménagère?». Ce qui conduit à la question suivante : à qui profite la croissance?? L’examen des comptes de la balance des paiements pourrait fournir un début de réponse.

La balance des paiements fournit l’état des transactions (biens, services, revenus, les engagements financiers, les transferts sans contrepartie, etc.) entre les résidents d’un pays (ménages, entreprises, etc.) et le reste du monde. Comme tous les États membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), l’établissement de la balance des paiements du Sénégal est de la compétence de la BCEAO. La dernière balance des paiements du Sénégal publiée par la BCEAO date de 2019 et couvre les transactions de 2018.

Dans la balance des paiements, le compte de revenus primaires retrace toutes les rémunérations faites ou obtenues par les agents économiques (personnes physiques, personnes morales, etc.) suite à une contribution à la production, à la fourniture d’actifs financiers ou à la location de ressources naturelles. Ce compte regroupe, donc, trois types de rémunérations en contrepartie : a) d’une participation à un processus de production (rémunérations des salariés)?; b) d’une fourniture d’actifs financiers, c’est-à-dire d’investissements directs ou de portefeuille (dividendes, bénéfices, bénéfices réinvestis, intérêts, etc.)?; ou d’une réalisation d’autres types d’investissements (loyer, impôts et subventions sur les produits et la production). L’analyse du compte des revenus internes donne une idée plus exacte sur le caractère faramineux des montants décaissés et envoyés hors du Sénégal en 2017 et 2018, au titre de revenus des investissements même si on ignore, de façon exacte, les pays de destination et les noms des véritables bénéficiaires.

À la lumière de ces statistiques, on peut constater, même s’il y a un léger recul du déficit du compte des revenus primaires (qui passe de 340,9 milliards de francs CFA, en 2017, à 333,7 milliards de francs CFA, en 2018), que les montants sortis du pays vers l’étranger au titre des revenus des investissements (dividendes distribués + intérêts sur la dette extérieure publique), ont considérablement augmenté, en passant de 520,6 milliards de francs CFA, en 2017, à 563,5 milliards de francs CFA, en 2018. Soit un accroissement de 43 milliards de francs CFA.

Si on enlève de ces montants les sommes payées au titre d’intérêts sur la dette extérieure publique, soit 178,3 milliards de francs CFA en 2017 et 210,3 milliards en 2018, le reste représente les paiements effectués pour les autres revenus d’investissements, notamment les dividendes. Ces montants sont, respectivement, de 342,35 milliards de francs CFA, en 2017 et 353,18 milliards de francs CFA, en 2018. Soit un peu plus de 10% du budget initial adopté en 2017 (3 360 milliards de francs CFA) et 9,5% de celui de 2018 (3 709 milliards de francs CFA). Ce qui est beaucoup pour un pays pauvre comme le Sénégal?!

Le Sénégal, comme les autres pays de la Zone Franc, sont liés, à la France, par des accords de coopération monétaire bâtis autour des quatre principes suivants : la garantie de convertibilité, la fixité des parités, la libre transférabilité et la centralisation des réserves de change. Avec les principes de libre transférabilité et de libre convertibilité, il est facile de deviner que ces transferts de dividendes ont davantage profité à la France, compte tenu de l’importance de l’implantation de ses entreprises au Sénégal. En effet, selon la Direction Générale du Trésor français, les investissements directs à l’étranger (IDE) de la France au Sénégal, en 2017, ont été de 144,2 millions d’euros, soit 94,5 milliards de francs CFA.

Ce qui porte le total des investissements français au Sénégal à 2 097,4 millions d’euros, soit plus de 1 375,6 milliards de francs CFA. Ainsi, la France est le premier investisseur au Sénégal. Ses investissements représentent 43% du stock d’IDE du Sénégal selon une note, en date de juillet 2019, de la Direction Générale du Trésor français sur les relations bilatérales entre les deux pays.

Avec un tel volume d’investissements, il serait tout à fait logique d’imaginer qu’une bonne partie des montants sortis du Sénégal, au titre des revenus d’investissements (dividendes et intérêts), échoit à la France. De façon simple et caricaturale, on peut résumer la situation comme suit : la France et ses entreprises sont les plus gros investisseurs au Sénégal?; elles créent de la richesse à travers leurs investissements productifs, donc sont moteurs de la croissance au Sénégal?; elles en tirent des profits?; elles réinvestissent une partie de leurs profits sur place et rapatrient le reste chez elles, grâce à la liberté de transférabilité et à la possibilité de convertibilité illimitée. Par conséquent, la croissance qu’elles créent et/ou contribuent à créer, ne pas profitent pas, directement, aux Sénégalais.

La liberté d’effectuer des transferts et la possibilité de bénéficier d’une convertibilité, de manière illimitée, entre pays de la zone Franc, sont de nature à faciliter et garantir, aux entreprises françaises implantées dans cet espace de coopération monétaire, un rapatriement de leurs profits sans courir le risque d’une perte de change (la parité entre l’Euro et le CFA est assurée par le Trésor français). Ce que confirme l’économiste sénégalais et ancien haut fonctionnaire international, Sanou Mbaye, lorsqu’il écrit que «?la convertibilité permet aux entreprises françaises et aux classes dominantes de transférer librement les fortunes qu’elles engrangent, en étant prémunies contre toute dépréciation monétaire?». Voilà un début d’explication sur l’absence d’impact des taux de croissance élevés réalisés par le Sénégal sur les conditions de vie des populations au quotidien.

Cheikh Faye, Ph.D

Professeur – UQAC

(***) Cheikh Faye (sous presse). « Tutelle postcoloniale. Le Sénégal, 13e territoire d’outre-mer de la France »

NB : La France compte officiellement 12 territoires d’outre-mer. Le Sénégal en est, dans les faits, son 13e territoire d’outre-mer. Soixante ans après l’indépendance, le Sénégal reste toujours sous la tutelle de la France. Cette mise sous tutelle est démontrée, explicitée puis ses mécanismes décrits, grâce à une approche globale, factuelle et scientifique. La stratégie de l’État français ainsi que ses trois principaux modes d’intervention (diplomatiques, économiques et militaires) pour exercer et pérenniser cette tutelle, sont cernés et analysés dans cet ouvrage à paraître très prochainement.




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