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Massacre de migrants en Gambie: Un collectif d’Ong réclame des poursuites contre Yahya Jammeh

Rédigé par La rédaction de leral.net le 16 Mai 2018 à 09:03 | Lu 2574 fois

Des organisations ghanéennes demandent l’ouverture de poursuites contre l’ex-président gambien liées à la disparition de migrants ghanéens, nigérians, ivoiriens et sénégalais en 2005. Plusieurs migrants ont été abattus en Casamance et leurs corps jetés dans des puits.

(Accra, le 16 mai 2018) – Une unité paramilitaire contrôlée par l’ancien président gambien, Yahya Jammeh, a exécuté sommairement plus de cinquante migrants originaires du Ghana, du Nigéria et d'autres pays d'Afrique de l'Ouest en juillet 2005, ont révélé aujourd'hui Human Rights Watch et TRIAL International.

Des entretiens menés avec trente anciens responsables de la sécurité gambienne, dont onze officiers directement impliqués dans l'incident, révèlent que les migrants qui faisaient route vers l’Europe mais étaient soupçonnés d'être des mercenaires visant à renverser Jammeh, ont été assassinés après avoir été détenus par les associés les plus proches de l’ancien président au sein de l’armée, de la marine et de la police. Ces entretiens ont permis d’identifier les « Junglers », une unité tristement célèbre qui recevait ses ordres directement de l’ex-président, comme étant les auteurs de ces meurtres.

« Ces migrants ouest-africains n'ont pas été assassinés par des éléments incontrôlés mais par un escadron de la mort qui recevait ses ordres directement du président Jammeh », a déclaré Reed Brody, conseiller juridique à Human Rights Watch. « Les subordonnés de Jammeh ont ensuite détruit des éléments de preuve essentiels, afin d'empêcher les enquêteurs internationaux de découvrir la vérité. »

Le 16 mai 2018, Martin Kyere, l'unique survivant ghanéen connu ainsi que les familles de disparus, celle d’un autre Ghanéen tué sous le régime de Jammeh, Saul N’dow, et des organisations ghanéennes de défense des droits humains ont appelé leur gouvernement à ouvrir une enquête sur la base de nouveaux éléments de preuve. Celle-ci pourrait déboucher sur une demande d’extradition de Jammeh au Ghana afin qu’il y soit traduit en justice.

Les 22 années de pouvoir de Jammeh ont en effet été marquées par des abus généralisés, notamment des disparitions forcées, des exécutions extrajudiciaires et des détentions arbitraires. L’ancien président s’est exilé en Guinée équatoriale en janvier 2017, après avoir perdu l'élection présidentielle de décembre 2016 face à Adama Barrow.

Parmi les insiders interrogés par TRIAL International et Human Rights Watch, figurent certains des plus hauts gradés de la sécurité du régime gambien de l'époque. Plusieurs responsables qui étaient présents au moment de l'arrestation, de la mise en détention et du transfert des migrants, ont été interrogés. Un ancien Jungler qui a été témoin des assassinats et deux officiers qui ont participé au camouflage du crime ont aussi été entendus. Par ailleurs, un autre ex-Jungler a donné une longue interview radio-diffusée.

Selon les renseignements donnés par les témoins, les migrants qui faisaient route vers l’Europe – y compris 44 Ghanéens et plusieurs Nigérians – ont été transférés en juillet 2005 de la plage sur laquelle ils avaient été arrêtés, vers le quartier-général de la Marine gambienne, en présence de nombreux officiels des forces de sécurité, parmi lesquels le directeur général de l’Agence nationale de renseignement (National Intelligence Agency, NIA) et le commandant de la garde nationale, tous deux en contact téléphonique avec le président. Plusieurs «Junglers» étaient en outre sur place. En l’espace d’une semaine, ceux-ci ont exécuté sommairement huit migrants près de la capitale Banjul et les autres le long de la frontière sénégalaise.

Martin Kyere a été détenu dans un poste de police de Banjul, puis emmené dans une forêt à bord d'un véhicule. En février 2018, il a expliqué à Human Rights Watch et à TRIAL International comment il a réussi à s'échapper, juste avant que d'autres migrants soient apparemment assassinés.

« Nous étions à l'arrière d'un pick-up », a-t-il témoigné. «Un homme s'est plaint du fait que les fils métalliques qui nous entravaient étaient trop serrés, et un soldat lui a donné un coup de coutelas à l'épaule, lui tailladant le bras, et il s'est mis à saigner abondamment. C'est à ce moment-là que j'ai pensé : ‘Nous allons mourir.’ Mais alors que la camionnette s'enfonçait dans la forêt, j'ai réussi à délier mes mains. J'ai sauté du pick-up et j'ai couru dans la forêt. Les militaires ont tiré dans ma direction mais j'ai réussi à me cacher. Puis j'ai entendu des coups de feu provenant du pick-up et le cri, en twi [langue ghanéenne]: ‘Que Dieu nous vienne en aide!’»

Kyere a aidé les autorités ghanéennes à identifier un grand nombre de morts et a sillonné le Ghana afin de localiser les familles des victimes, et promouvoir les efforts visant à obtenir justice.

En dépit des mesures prises au cours des années suivantes par le Ghana, ainsi que par la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) et les Nations-Unies (ONU), afin d’enquêter sur cette affaire, aucune arrestation n'a jamais eu lieu.

Un rapport conjoint de la CEDEAO et de l’ONU, qui n’a jamais été rendu public, avait conclu que le gouvernement gambien n'était pas « impliqué directement ou indirectement » dans les assassinats et les disparitions et que des « éléments incontrôlés » au sein des services de sécurité gambiens, « agissant pour leur propre compte », en étaient responsables.

Les nouveaux éléments de preuve montrent toutefois que les individus responsables de ces meurtres n’étaient pas des « éléments incontrôlés », mais des Junglers, membres d’une unité disciplinée sous les ordres de Jammeh.

En octobre 2017, des organisations de défense des droits humains gambiennes et internationales, dont Human Rights Watch et TRIAL International, ont lancé la « Coalition pour le jugement de Yahya Jammeh et ses complices » (#Jammeh2Justice), qui appelle à l'ouverture de poursuites contre l’ancien président et ceux qui portent la responsabilité la plus lourde pour les crimes commis par son gouvernement, dans le respect des normes internationales.

Le président gambien Adama Barrow a laissé entendre qu'il solliciterait l'extradition de Jammeh auprès de la Guinée équatoriale si des poursuites à son encontre étaient recommandées par la Commission vérité, réconciliation et réparations, qui doit commencer ses travaux ces prochains mois en Gambie. Toutefois, le gouvernement, ainsi que des activistes et experts internationaux, considèrent que les conditions politiques, institutionnelles et sécuritaires nécessaires ne sont pas encore réunies en Gambie pour que puisse s'y tenir un procès équitable de Yahya Jammeh qui contribuerait à la stabilité du pays et de la région.

Le président de la Guinée équatoriale, Teodoro Obiang, s’est montré pour sa part plus frileux. Après avoir déclaré en janvier 2018 : « S’il y a quelque demande [d’extradition], je vais l’analyser avec mes juristes », il a changé de ton une semaine plus tard, en affirmant vouloir protéger Yahya Jammeh de sorte à offrir « une garantie pour que les autres chefs d’Etat qui doivent quitter le pouvoir, n’aient pas peur des harcèlements qu’ils pourraient subir après ».

Des organisations ghanéennes ont rappelé que la Convention des Nations-Unies contre la torture, ratifiée par la Guinée équatoriale, oblige un pays sur le territoire duquel se trouve une personne soupçonnée d'actes de torture, soit à référer cette personne à la justice pour enquête, soit à l’extrader.

« Notre enquête nous a permis de nous rapprocher de la vérité au sujet de cet horrible massacre », a déclaré Bénédict De Moerloose, responsable du département Droit pénal et enquêtes au sein de TRIAL International. « Le moment est maintenant venu de rendre justice aux victimes et à leurs familles. »