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Ndiaga Diagne, un cas isolé qui ne nous définit pas (ELHADJI AMADOU NDAO, Ancien Consul général du Sénégal à New York)

La fusillade qui a eu lieu à Austin, le week-end dernier, est foncièrement déplorable et condamnable. Nous nous inclinons devant la mémoire des victimes, présentons nos sincères condoléances aux familles éplorées et formulons des vœux de prompt rétablissement pour les blessés.


Rédigé par leral.net le Mercredi 4 Mars 2026 à 21:18 | | 0 commentaire(s)|

Ndiaga Diagne, un cas isolé qui ne nous définit pas (ELHADJI AMADOU NDAO, Ancien Consul général du Sénégal à New York)
Mais cet acte tragique ne doit, en aucune manière, servir de prétexte pour jeter l’opprobre sur toute une communauté ni remettre en cause l’historique présence sénégalaise aux États-Unis. Attaquer des personnes innocentes, sans armes, loin des cercles de décision et qui pourraient même être opposées à certaines initiatives menées en leur nom, est contraire aux valeurs qui fondent notre société.

Ni chez nos parents chrétiens ni chez les musulmans fortement influencés par l’islam confrérique, la violence n’est tolérée comme voie de réparation d’une quelconque injustice, qu’elle soit mal perçue ou avérée. Les exemples de nos vaillants guides religieux abondent. Du vénéré Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur du mouridisme, à l’ensemble des guides qui ont vécu et prêché durant la période coloniale, jusqu’à des figures plus récentes comme Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh, Serigne Saliou Mbacké ou encore Monseigneur Hyacinthe Thiandoum, la réponse aux situations de controverse a toujours été la retenue, l’appel à la paix intérieure et une élévation spirituelle qui, loin de puiser dans la violence, fait appel à la résilience, à la droiture, à la respectabilité et à une profonde croyance en Dieu et en Sa Jjustice.

Lors d’une récente audition de la secrétaire à la Sécurité intérieure des États-Unis, certains propos ont pu laisser penser que l’on cherchait à associer l’ensemble des Sénégalais à cet acte isolé. Tous les compatriotes avec qui j’ai échangé, aux États-Unis comme au Sénégal, ont au contraire condamné cette fusillade avec la plus grande fermeté. Ndiaga Diagne ne parle pas en notre nom : il porte seul la responsabilité de son geste.

L’immigration sénégalaise vers les États-Unis a essentiellement commencé dans les années 1980, s’est accélérée dans les années 2000, puis a connu une nouvelle phase entre 2020 et 2024, après la pandémie de Covid-19. Dans toutes ces vagues, les Sénégalais ont eu ce réflexe constant de vie en communauté et d’entraide. Depuis Harlem, où la première congrégation s’est installée, jusqu’à Atlanta, à la veille des Jeux olympiques de 1996, en passant par les États du Midwest, la Nouvelle-Angleterre, le Texas et la Californie, beaucoup sont partis à la recherche d’un travail stable et d’un cadre favorable à la vie familiale.

Cette vie collective s’organise autour des dahiras et des associations de Sénégalais, dont l’Association des Sénégalais d’Amérique (ASA) est la plus représentative. Autour de Washington, DC — communément appelé le DMV — on trouvait au départ surtout des étudiants, jusqu’au début des années 2000. Aujourd’hui, le maillage est bien plus complet : on retrouve des regroupements de Sénégalais presque partout aux États-Unis, jusque dans l’Iowa, les Dakotas, le Deep South, l’État du Colorado ou encore l’Alaska, vivant dans une solidarité agissante.

Cette migration a été accompagnée par nos vénérés guides religieux, qui n’ont cessé de prêcher la paix, la concorde, la droiture et le respect strict des lois et règlements du pays d’accueil, tout en restant fidèles à nos valeurs religieuses et culturelles. C’est ce que Serigne Mourtada Mbacké nous rappelait chaque année, jusqu’à sa disparition en 2004. Il a été suivi dans cette voie par son héritier, Serigne Mame Mor Mbacké, par Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine (relayé par Serigne Sidy Ahmed Sy), par Chérif Ousseynou Laye (relayé par Serigne Cheikh Mbacké Laye), par Cheikh Assane Cissé (relayé par Cheikh Mahi Cissé), ainsi que par Serigne Ibnou Omar Ba de Médina Gounass, qui préside la Dakaa de Columbus (Ohio), ou encore Serigne Cheikh Ahmet Tidiane Bâ, de Bambilor.

Ce travail spirituel a produit des fruits visibles. L’une des contributions les plus marquantes est la célébration annuelle de la Journée Cheikh Ahmadou Bamba, chaque 28 juillet, devenue un rendez-vous reconnu dans la ville de New York, où des responsables américains et sénégalais se retrouvent autour du message de paix du fondateur du mouridisme.

Par ailleurs, toutes ces sensibilités religieuses disposent de sièges sociaux qui servent de lieux de restauration gratuite et, parfois, d’hébergement pour les personnes démunies ou en situation de vulnérabilité.

Ailleurs, des compatriotes ont construit des édifices culturels et religieux ; certains sont des sommités dans des universités prestigieuses ; d’autres contribuent activement à la vie économique ou occupent des postes de haute responsabilité dans de grandes institutions financières américaines. C’est cette réalité silencieuse et discrète qui définit la présence sénégalaise aux États-Unis, bien plus que le geste criminel d’un individu. Il convient ici de remercier le peuple américain, ainsi que les autorités fédérales et locales, pour leur hospitalité et pour toutes les facilités qui ont permis cet épanouissement.

La coopération bilatérale entre nos deux pays, ainsi que l’amitié entre nos peuples — initiées dès l’indépendance du Sénégal et consolidées par des décennies de pratique démocratique et de travail diplomatique — nous ont valu des acquis dont nous pouvons légitimement être fiers. Les tragédies comme celle d’Austin nous rappellent toutefois, combien ces acquis peuvent paraître fragiles et susceptibles d’être remis en cause.

Le 1er mai 2010, c’est bien le signalement, par un Sénégalais du nom d’Aliou Niass, d’une voiture piégée à Times Square, à New York, qui a permis de déjouer une tentative d’attentat. Il fut honoré par les autorités locales, et ce moment a constitué une grande fierté pour la communauté, qui se reconnaissait dans cet acte de bravoure et d’appartenance à la ville qui l’a accueillie.

D’autres compatriotes sont cités en exemple dans leurs localités respectives, pour des actions qui contribuent directement à l’amélioration de la vie harmonieuse dans leurs lieux de résidence : médecins engagés dans des États ruraux, restaurateurs connus pour leur générosité envers les personnes démunies, bénévoles mobilisés au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, aux côtés de leurs concitoyens américains.

Dans certains États, des Sénégalais se distinguent par un leadership capable de mobiliser les plus hautes autorités pour la promotion des valeurs africaines, partagées bien au-delà de notre communauté. C’est le cas à Denver, où un compatriote parvient à rassembler la crème de cet État pendant deux semaines, autour de sujets d’échange et d’activités qui renforcent le vivre-ensemble américain, dans le respect des diversités culturelles et religieuses et dans un esprit purement américain.

En situation d’extrême difficulté, la communauté sénégalaise a toujours fait confiance à la justice américaine, en faisant preuve de retenue et de résilience. Ce fut le cas en 2020, à Denver, lorsqu’une famille entière a été décimée à la suite d’un incendie criminel, et partout ailleurs, où des citoyens sénégalais ont été violentés, tués ou agressés. Il est heureux de noter, à l’endroit de l’opinion sénégalaise, que les responsables de ces crimes ont presque tous été arrêtés et condamnés à de lourdes peines par la justice américaine, contrairement à ce qui se dit parfois. Ainsi, même dans ces moments de douleur extrême, la communauté a choisi la voie de la retenue, de la confiance en la justice et du dialogue avec les autorités.

Les Sénégalais sont des individus courageux et dignes, qui ont contribué positivement à la société américaine et entendent continuer à le faire, en vivant dans la paix et la concorde avec toutes les composantes de ce melting pot qu’est la société américaine. Tout événement malheureux qui se produit aux États-Unis, affecte directement les Sénégalais qui y résident, car ils s’y sentent pleinement concernés. Ndiaga Diagne ne peut donc, en aucune manière, résumer ni définir cette communauté. Son geste isolé, aussi odieux soit-il, ne constitue pas le miroir de nos valeurs. Il ne fait que renforcer notre attachement à la paix, à la justice, à la responsabilité et au respect des lois, qui demeurent au cœur de la présence sénégalaise sur le sol américain.




ELHADJI AMADOU NDAO
Ancien Consul général du Sénégal à New York

( Les News )