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[PORTRAIT] Iran Ndao, le prêche au service de l’humanitaire : « Je n’étais pas très doué pour les études. Au daara, j’ai vécu les pires sévices corporels et j’en porte encore les stigmates »

C’est un Iran Ndao calme, très posé, qui nous a accueillis dans les locaux de la station locale de Sud Fm Thiès où il officie depuis 1997, en compagnie de son technicien inséparable, Pape Guèye. A l’entrée du bâtiment comme dans le hall de la radio, nombreux sont les fans qui viennent le rencontrer le vendredi, jeunes ou moins jeunes, qui pour le remercier, qui pour lui témoigner leur reconnaissance pour sa contribution à l’enseignement et à la diffusion de la pratique religieuse, du savoir islamique.


Rédigé par leral.net le Lundi 10 Mars 2014 à 22:53 | | 0 commentaire(s)|

[PORTRAIT] Iran Ndao, le prêche au service de l’humanitaire : « Je n’étais pas très doué pour les études. Au daara, j’ai vécu les pires sévices corporels et j’en porte encore les stigmates »
Et, c’en est ainsi, du moins, quand il n’est pas à Dakar, à la Sen Tv, la chaîne du journaliste Bougane Guèye qui lui a ouvert ses portes récemment. De la radio au petit écran, les choses ne semblent pas aussi aisées qu’on peut le prétendre. Le « Iran Show », ainsi pourrait-on décrire ses émissions de télé où il excelle dans les démonstrations, une gestuelle qui agace parfois de même que son langage qualifié de « vulgaire » qui passe mal chez bon nombre de Sénégalais, parce qu’il lui arrive souvent, de dire les choses de manière crue, sans tabou. Autant de raisons qui ont amené ThiesVision.com à s’intéresser de près au parcours d’un enfant de daara (talibé), orphelin à bas-âge, Ibrahima Badiane dit Iran Ndao, qui lève un coin de ce voile qui cache mal les stigmates d’un passé qui a forgé sa personnalité. Dans cet entretien exclusif, le prêcheur revient sur les raisons de son engagement dans l’humanitaire auprès des détenus de la Mac de Thiès. Il parle aussi de son passage au daara (école coranique) où il dit avoir vécu les pires sévices, un passé qu’il aimerait pourtant ranger aux oubliettes, de peur de remuer le couteau dans une plaie encore béante.

Un jeune orphelin, très tôt à l’épreuve de la vie

« Quand je regarde du théâtre, un téléfilm comme Saliou, je me revois enfant, je revois ma mère et la souffrance qu’elle a endurée. Le calvaire qu’elle a vécu après le décès de mon père ». Ainsi, parle Iran Ndao, le prêcheur à l’enfance douloureuse, éprouvante. Et c’est sans doute là qu’il faut chercher des explications à la dureté de ses propos, à la singularité de son style. Aussi, ses prêches, très prisés le vendredi, ont-ils du succès auprès des auditeurs de Sud Fm Thiès. Et, dorénavant sur Sen Tv qui l’aura révélé au grand public dakarois, sénégalais, et de la diaspora sénégalaise. Ibrahima Badiane dit Iran Ndao révèle, pourtant, avoir décliné, dans un premier temps, la proposition qui lui avait été faite de rejoindre la chaîne de télé de Bougane Guèye. Parce qu’il y a des choses qu’on peut dire à la radio mais qui passent difficilement à l’écran. « J’ai dit à Bougane que j’avais peur de la télé », se souvient l’animateur, natif de Tivaouane dans la région de Thiès. Tivaouane, la capitale de la Tijanyat où il a vécu son expérience de talibé. Entretien

Placé sous la coupe de Modou Ndao, le « bekk neeg » de Serigne Abdoul Aziz Sy

J’ai été instruit très tôt, mais je n’étais pas très doué pour les études. A Kaolack, j’aimais m’occuper de mon grand-père Amath Ndao et il me le rendait bien. Tout petit, j’allais souvent à la chasse et lui rapportais du gibier. Souvenirs d’enfance dans le Saloum, à Kathial. Un jour il m’a demandé de lui rendre un service : désherber sa mosquée à Fass, tout nettoyer, ce que je fis. Il était tellement satisfait qu’il m’a vivement remercié et m’a dit ceci : "Tu as bien honoré la Maison du Seigneur ; tu seras un érudit, tu seras une personnalité et tu seras très honoré". Ensuite, il a confié à ma mère son intention de m’envoyer étudier, avec une lettre de recommandation, à Tivaouane chez Serigne Abdou. Placé sous la coupe de Modou Ndao, le « bekk neeg » de Serigne Abdoul Aziz Sy. Confié ensuite à Oustaz Ousseynou Diène, son frère qui avait en charge le daara. J’ai fait une bonne partie de mon cursus à Tivaouane où j’ai appris le coran dans son intégralité. Serigne Mansour Sy, Mame Boucar Lô, Serigne Moussa, entre autres, m’ont formé dans plusieurs disciplines dont le tafsir (traduction du coran) et le droit islamique.

Mon engagement dans l’humanitaire

Bon nombre d’autorités de ce pays, religieuses ou politiques, ont connu la détention. Pour dire que personne n’est à l’abri d’un emprisonnement. Je suis allé rendre visite à des prisonniers à Rebeuss et ailleurs. Lorsque je me suis rendu à la Mac de Thiès pour la première fois, celui qui fut alors directeur (Bada Fall : ndlr) est devenu aujourd’hui un détenu de cette prison. D’ailleurs, je profite de l’occasion pour lancer un appel aux Sénégalais, leur demander de penser aux personnes privées de liberté, à ceux qui sont dans les hôpitaux, dans les cimetières. Avec le concours de bonnes volontés, j’assisté des daaras et j'ai initié à Thiès la construction de plusieurs mosquées, de maisons pour sans abri. Lorsque j’ai été sollicité pour faire un clin d’œil aux pensionnaires de la Maison d’arrêt et de correction de Thiès, j’ai dit oui, j’ai accepté de les aider dans la mesure du possible. C’est ainsi qu’a été initié, afin de lutter contre la surpopulation carcérale, la construction de chambres dans un délai record, et un projet d’infirmerie qui sera la prochaine étape.
Beaucoup de donateurs se sont manifestés, 1022 matelas ont été collectés récemment au profit des détenus de la Mac de Thiès. Nous projetons de construire le poste de santé sous peu. C’est inhumain et indiscret que de menotter un détenu malade et de le trimballer dans les hôpitaux. Ceux qui meurent à l’étranger sont rapatriés au pays dans des conditions décentes. Donc, il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas s’occuper des vivants, des prisonniers qui survivent dans les maisons d’arrêt.

« Je n’aime pas trop parler de mon enfance, cette époque de ma vie où j’ai tout enduré »

Mes souvenirs d'enfants ne sont pas très reluisants. Talibé, nos aînés au daara nous envoyaient mendier, nous demandaient d’apporter chaque jour un pot de riz, un pot de mil, des morceaux de sucre, etc. Les petits devaient rapporter, en plus, une pièce de cinquante francs et les grands, une pièce de cent francs. Plus tard, je quittais le daara pour aller étudier d'autres disciplines ailleurs, de 7 h du matin à 19 h ; on ne m’attendait pas à l’heure du repas et je ne trouvais rien à manger quand je rentrais. Les grands talibés dominaient les plus petits et imposaient leur loi. Un soir, j’en suis même arrivé à ramasser un pain que des fourmis avaient commencé à grignoter. J’avais tellement faim que j’ai éteint la lumière et l’ai avalé dans le noir, les fourmis avec, de peur de mourir affamé. De même qu’il m’est arrivé aussi de manger des cacahuètes dans leurs coques, juste pour pouvoir tenir, parce qu'il n'y en avait pas assez. C’était dur mais c’est mon destin, je ne pouvais y échapper. C’était sans doute le prix à payer. Quel que soit l’état cahoteux de la route, l’essentiel est d’arriver à destination. Je n’aime pas trop parler de cette époque de ma vie où j’ai tout enduré. Je suis habitué à la souffrance, donc à la solitude, depuis tout petit. Et donc il me fallait tout faire pour réussir dans les études.

Sévices corporels, maltraitance

La maltraitance des talibés est une réalité. J’ai vécu les pires sévices au daara. Je peux même vous montrer une grosse cicatrice ici à l’épaule (il le désigne), et une autre au niveau de la cuisse (il tire le pantalon et le désigne du doigt). Ou encore cette balafre très visible, j'en porte encore les stigmates. Les temps étaient tellement durs que je pouvais rester un mois sans voir une seule pièce de monnaie. Mais le savoir est précieux, il a un prix. Pour dire que j’en étais arrivé, dans certaines circonstances, à penser à l'impensable : voler, dans le but de survivre, dérober le bien d’autrui, mais je n’en fis rien. Je remercie le bon Dieu, j’ai assez souffert dans la vie qu’il est difficile que quelque chose puisse m’ébranler aujourd’hui. Il y a des épreuves que j’ai vécues et que je ne raconterais pour rien au monde. Bien des années après, j’avais assez appris et je me suis vu confier des responsabilités au daara. J’ai enseigné à beaucoup de personnes, même à des petits-fils de Demba War Sall (figure historique : ndlr).
A la télé comme à la radio, je tiens à apporter ma modeste contribution et à aider des personnes à mieux connaître leur religion. Beaucoup apprécient ce que je fais et me l’ont manifesté. Il faut savoir qu’avant, seules les personnes âgées regardaient les émissions religieuses. Aujourd’hui, ce sont les jeunes qui se ruent sur ces émissions et manifestent leur intérêt pour la religion. Un monsieur a demandé à me rencontrer récemment pour me signifier qu’il a beaucoup changé grâce à mes prêches et il n’est pas le seul. J'ai converti aussi plusieurs personnes à l'islam, et récemment, une personnalité. C’est réconfortant.

Propos recueillis par ThiesVision.com.
Ecouter ou télécharger l'intégralité de l'entretien, disponible en vidéo (en bas).

Rédigé par Thiesvision.com



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