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Sécurité énergétique mondiale et ambitions sénégalaises : une stratégie à l’épreuve des risques (Par le Dr Seexunaa Njaay)

Cet article propose une analyse synthétique de trois interventions médiatiques récentes qui jalonnent la réflexion stratégique du Sénégal sur ses ressources énergétiques : le point de presse du Premier ministre Usmaan Sonko, tenu le 12 mars 2026 au Building administratif, consacré à la renégociation des contrats extractifs ; l’entretien du Directeur général de PETROSEN HOLDING, Aliyun Géy, diffusé le 14 mars 2026 sur la RTS ; et l’intervention du Dr Xaadim Bàmba Jaañ, secrétaire permanent de COSPETROGAZ, le 27 mars 2026 sur la même chaîne.


Rédigé par leral.net le Mercredi 8 Avril 2026 à 20:07 | | 0 commentaire(s)|

Sécurité énergétique mondiale et ambitions sénégalaises : une stratégie à l’épreuve des risques (Par le Dr Seexunaa Njaay)
Le 12 mars, le gouvernement a détaillé sa feuille de route pour le secteur des hydrocarbures : renégociation des contrats qualifiés de « léonins », ambition de faire de PETROSEN un véritable opérateur, priorité affirmée de la consommation nationale. Ces annonces ont été complétées par les propos du Dr Jaañ, qui insiste sur la vision prospective et la volonté de faire du Sénégal un hub énergétique ouest-africain. Ces trois prises de parole, par leur densité et leur proximité temporelle, dessinent les contours d’une doctrine nationale en cours de formalisation.

Ce travail était initialement pensé dans le contexte d’une agression militaire américano-israélienne contre l’Iran, accompagnée d’une fermeture virtuelle du détroit d’Ormuz et d’une volatilité extrême des prix du pétrole. Depuis, un cessez-le-feu a été conclu et la réouverture progressive du détroit est envisagée. Ce nouvel environnement, plus calme en apparence, ne rend pas pour autant l’analyse « obsolète ». Au contraire, il offre une fenêtre de répit stratégique que le Sénégal doit saisir pour consolider sa doctrine sans la pression immédiate d’un choc. Nos travaux de recherche, centrés sur l’articulation entre perception stratégique et gestion des risques, fournissent un cadre pour évaluer la robustesse de cette nouvelle doctrine, que les tensions s’apaisent ou qu’elles ressurgissent.

Premièrement – Une perception stratégique renouvelée, mais encore à l’épreuve des faits
Le gouvernement affirme avoir inversé la logique qui prévalait jusqu’alors : « nous ne sommes plus dans une logique de signer des concessions à des partenaires et puis de se donner rendez-vous dans 25 ans », a déclaré le Premier ministre. Désormais, l’État entend définir ses propres besoins en matière de développement et de consommation, puis sélectionner des partenaires qui acceptent de s’inscrire dans cette stratégie.

Cette évolution de la perception stratégique est salutaire. Elle marque une rupture avec une conception passive de la rente. Pourtant, la gestion des risques exige ici une clarification : la volonté affichée de prioriser le marché national est-elle compatible avec le droit des contrats existants et les traités d’investissement ? Le risque de « souveraineté contractuelle », à savoir la capacité des traités bilatéraux d’investissement (TBI) à restreindre la marge de manœuvre réglementaire de l’État, n’a rien d’une hypothèse théorique. L’actualité récente l’incarne parfaitement : Woodside a saisi le CIRDI dans le cadre du contentieux fiscal de Sangomar. Dès lors, si le gouvernement entend imposer ses choix stratégiques, il lui faudra accepter pleinement cette épreuve juridique, avec ses incertitudes temporelles et ses coûts financiers.

Le cessez-le-feu au Moyen-Orient ne modifie pas cette équation. Il offre simplement un répit temporaire pour mener ces négociations sans l’urgence d’une flambée des cours. Mais la structure des contrats et les équilibres de pouvoir qu’ils consacrent restent inchangés. La perception stratégique sénégalaise doit donc intégrer que l’accalmie géopolitique actuelle n’efface pas les risques structurels.

Deuxièmement – La priorité à la consommation nationale : une option géopolitique lourde de sens
Le Dr Jaañ, secrétaire permanent de COSPETROGAZ, a rappelé que l’objectif est de « transformer l’extraction du pétrole et du gaz en un véritable moteur de développement industriel » et de faire du Sénégal « un hub énergétique majeur capable de répondre aux besoins de la sous-région ouest-africaine ». Cette vision est cohérente avec la doctrine de souveraineté énergétique.

Cependant, cette ambition prend une dimension géopolitique nouvelle, même dans un contexte d’apaisement. La réouverture prochaine du détroit d’Ormuz et la baisse attendue des prix du brut pourraient relâcher la pression sur les importateurs comme le Sénégal, mais aussi réduire l’urgence des réformes structurelles. Le risque est double : d’un côté, un retour à l’abondance énergétique mondiale pourrait faire passer au second plan les objectifs de souveraineté ; de l’autre, la dépendance aux routes maritimes du Golfe reste entière, et une reprise des hostilités n’est jamais à exclure.

En fait, l’agression contre l’Iran et la menace de fermeture du détroit d’Ormuz rappellent que les routes énergétiques sont devenues des armes. Pour un pays comme le Sénégal, qui aspire à exporter du gaz vers l’Europe ou la sous-région, la sécurité de ses propres voies d’exportation devient aussi cruciale que celle de ses approvisionnements. La perception stratégique doit intégrer cette donnée : la diversification des partenaires et des routes n’est pas une option, mais une condition de survie de l’ambition de hub.

Par ailleurs, l’affirmation selon laquelle « le pétrole et le gaz produits au Sénégal doivent servir en priorité les besoins du pays avant toute exportation » suppose une capacité de stockage, de raffinage et de transport qui n’existe pas encore pleinement. Le gouvernement table sur des investissements futurs pour y parvenir. Le risque d’un décalage temporel persiste : pendant que les infrastructures se construisent, les ressources continueront d’être exportées. L’accalmie actuelle offre un sursis pour accélérer ces chantiers.

Troisièmement – Les gains annoncés et la fragilité budgétaire : un paradoxe non résolu
Le gouvernement a annoncé des gains massifs issus des renégociations. Dans le seul dossier des Industries Chimiques du Sénégal (ICS), le Premier ministre a chiffré le préjudice subi par l’État à 1 075,9 milliards FCFA. Dans le secteur électrique, les premières renégociations ont déjà permis d’identifier des économies immédiates de plus de 11 milliards FCFA, et des économies structurelles de 140 milliards FCFA par an sont attendues dès 2026 grâce à la nouvelle stratégie de souveraineté énergétique.

Mais ces perspectives à long terme contrastent avec la pression budgétaire immédiate. Pour stabiliser les prix de l’électricité, l’État compense chaque trimestre la Senelec : au printemps 2025, cette compensation a atteint 65,2 milliards FCFA (hors TVA). Sur l’ensemble de l’année, la Commission de régulation du secteur de l’énergie (CRSE) a évalué l’écart de revenus à stabiliser à 240,7 milliards FCFA.

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’effort de PETROSEN, appelé à mobiliser entre 100 et 150 milliards FCFA par an pour amortir les chocs sur les combustibles importés, en attendant que la production locale de gaz (Gas-to-Power) prenne pleinement le relais.

Le cessez-le-feu et la perspective de réouverture d’Ormuz devraient entraîner une détente des prix du brut et du gaz. Cela allégerait mécaniquement la facture des subventions. Mais ce répit budgétaire ne doit pas être interprété comme une victoire définitive. Il constitue une opportunité unique pour constituer des réserves financières et accélérer les investissements structurants, plutôt que de simplement réduire l’effort de l’État.

Ainsi, l’intuition de départ est confirmée : l’effort de stabilisation absorbe une part importante des gains que les renégociations tentent de récupérer. D’un côté, les renégociations visent à récupérer plus de 1 000 milliards FCFA sur le long terme. De l’autre, les subventions énergétiques coûtent actuellement plus de 240 milliards FCFA par an à l’État.

Le paradoxe du producteur émergent est bien là : promettre des gains colossaux pour demain, tout en puisant dans les caisses aujourd’hui pour amortir des chocs que la production nationale n’a pas encore commencé à atténuer. Ce paradoxe illustre le décalage entre les mesures réactives (subventions d’urgence) et les mesures proactives (renégociations à long terme…). L’articulation entre les deux est au cœur de notre cadre d’analyse.

La création d’un « Fonds de lissage et de résilience énergétique », suggérée dans notre dernier article intitulé « Sécurité énergétique au Sénégal : entre rente fossile et résilience stratégique, l’heure des choix fondamentaux », constituerait une réponse structurelle adaptée à ce défi. Sans un tel mécanisme, les recettes exceptionnelles des périodes de prix élevés risquent d’être absorbées par le budget général, sans créer de matelas pour les années de vaches maigres. L’accalmie actuelle est le moment idéal pour le créer, avant que la prochaine tempête n’arrive.

Conclusion – Une stratégie à conforter par la gestion active des risques
Le Sénégal dispose désormais d’une vision stratégique assumée pour ses ressources énergétiques. La rupture avec les pratiques antérieures est claire, les objectifs de développement industriel et de souveraineté sont légitimes. Pourtant, la perception stratégique ne vaut que par la gestion des risques qui l’accompagne.

Trois défis majeurs restent à relever :
Le contentieux GTA : il conditionne la disponibilité du gaz à prix maîtrisé pour le marché national. L’accalmie géopolitique offre un climat plus serein pour négocier, mais un arbitrage prolongé reste possible.

Le décalage temporel : entre l’exportation actuelle et la future consommation nationale, les infrastructures et le cadre juridique doivent être ajustés sans créer de nouvelles dépendances. Le répit actuel doit être mis à profit pour accélérer les chantiers.
L’outil budgétaire : un fonds de lissage et une cellule de veille stratégique sont nécessaires pour éviter que la rente ne devienne un facteur de fragilité. La baisse attendue des prix ne doit pas endormir les consciences.

La crise que nous venons de traverser, avec son pic de tensions et sa résolution provisoire, agit comme un test de résistance. Elle montre que la sécurité énergétique ne se réduit pas à des contrats bien renégociés : elle exige une gestion dynamique des risques, où l’anticipation des chocs et la capacité à les amortir priment sur les seules « déclarations d’intention ». Le Sénégal a franchi un cap important en affirmant sa souveraineté. Il lui faut maintenant doter cette ambition d’instruments à la hauteur des périls du monde, en commençant par utiliser la fenêtre de répit actuelle pour préparer la prochaine tempête.

Dr Seexunaa Njaay
Docteur en Stratégie de sécurité énergétique (Nahraini University)