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Souad Houssein : « L’autonomie du cinéma africain ne pourra venir que d’initiatives africaines »

Entrée à l’OIF en 1999, la Djiboutienne a dirigé pendant deux décennies le Fonds francophone de production audiovisuelle du Sud. Elle construit aujourd’hui l’Observatoire panafricain de l’audiovisuel et du cinéma.

Rédigé par leral.net le Mercredi 2 Septembre 2026 à 15:55 | | 0 commentaire(s)|

Souad Houssein plaide pour une autonomie financière du cinéma africain et l’ouverture rapide de plateformes de diffusion continentales. Originaire de Djibouti et établie à Paris, celle qui a dirigé le Fonds francophone de production audiovisuelle du Sud revient, dans un entretien accordé au journaliste Ousmane Aby Coly, sur son parcours et sur l’Observatoire panafricain qu’elle met en place. Les propos rapportés ici sont les siens.


Un frère aîné, la RTD et « La Noire de… »

Souad Houssein, fondatrice de l'Observatoire panafricain de l'audiovisuel et du cinéma.
Souad Houssein, fondatrice de l'Observatoire panafricain de l'audiovisuel et du cinéma.
Souad Houssein rejoint l’Organisation internationale de la Francophonie en 1999. C’est, dit-elle, « le hasard, ou plus exactement la chance » qui l’a menée là : une réforme organisationnelle lui permet d’intégrer la direction chargée de la culture, puis de postuler au poste de responsable du Fonds francophone de production audiovisuelle, aujourd’hui Fonds Image de la Francophonie.

Mais le cinéma faisait déjà partie de son ADN. Elle a grandi aux côtés d’un frère aîné passionné, qui a ensuite travaillé à la Radio-Télévision de Djibouti, où il a réalisé plusieurs films et documentaires.

Son premier choc cinématographique, elle le doit à « La Noire de… » d’Ousmane Sembène, découvert lors du tout premier Festival du cinéma africain organisé à Djibouti, en 1986.

Suivront « La Petite Vendeuse de Soleil » et « Hyènes » de Djibril Diop Mambéty, « Le Ballon d’or » de Cheick Doucouré, « L’Afrance » d’Alain Gomis ou « Daratt » de Mahamat-Saleh Haroun.

« Une main de fer dans un gant de velours »

À la tête du Fonds, elle dit s’être posé une question simple : « Si j’étais cinéaste, qu’attendrais-je d’un dispositif international ? »

Les obstacles furent institutionnels — rigidité bureaucratique, contraintes financières — mais aussi humains. Peu de professionnels faisaient alors confiance à ce mécanisme, et sa reprise par une femme originaire du Sud, dit-elle, ne les rassurait pas davantage.

Elle affirme avoir souffert de malentendus et d’accusations de la part de professionnels convaincus qu’elle avait la haute main sur l’octroi des financements, alors que la commission de sélection était souveraine.

Ce travail de fond a été salué par le secrétaire général de l’OIF, l’ancien président Abdou Diouf, qui lui a un jour confié : « Vous gérez le Fonds avec une main de fer dans un gant de velours. »

Le film qui l’a le plus émue

Interrogée sur le projet qui l’a le plus marquée, elle cite « Il va pleuvoir sur Conakry » de Cheick Fantamady Camara, cinéaste qui s’est battu corps et âme pour mener son œuvre à bien, au point d’en perdre la vie.

Il lui confiait, dit-elle, combien il vivait dans une angoisse constante, hanté par la peur de ne pas pouvoir achever son film.

L’accompagnement d’autres cinéastes aux parcours tout aussi éprouvants lui a fait mesurer l’importance de ce Fonds, censé couvrir 37 pays avec un budget extrêmement limité.

2010 : le Fonds panafricain, une ambition contrariée

En 2010, elle initie avec la FEPACI un Fonds panafricain du cinéma et de l’audiovisuel (FPCA), pour pallier la fragilité économique persistante du secteur.

Le projet, rappelle-t-elle, s’inscrivait dans une continuité historique : dès 1969, une première recommandation en faveur d’un fonds panafricain pour le cinéma avait été adoptée par l’Organisation de l’unité africaine, lors du Festival panafricain des arts d’Alger.

Le FPCA échoua pourtant dès sa genèse. Une rumeur persistante affirmait que le projet arrivait trop tôt, chaque pays devant d’abord créer son propre fonds national. Un « faux débat », estime-t-elle : un fonds global n’aurait nullement empêché la mise en place de fonds nationaux.

Quelques années plus tard, l’OIF lançait avec l’Union européenne et le programme ACP-UE le dispositif CLAP ACP-UE, qui renforçait le soutien aux projets d’Afrique subsaharienne.

L’OPAC, mesurer pour exister

Envisagé dès 2018, lors de la dernière édition des RECIDAK à Dakar, l’Observatoire panafricain de l’audiovisuel et du cinéma (OPAC) se veut une réponse concrète à ceux qui cherchent à situer et mesurer l’industrie du cinéma à l’échelle continentale.

Le projet suscite l’intérêt de l’Union africaine, de l’UNESCO et de l’OIF. Il a trouvé son ancrage institutionnel en République de Djibouti, avec une convention de partenariat signée en 2024 entre l’OPAC et l’Agence nationale pour la promotion de la culture.

Désormais doté d’un siège officiel, l’Observatoire prépare sa plateforme numérique.

« C’est une question de souveraineté »

Sur les leviers à activer, elle est directe : « L’autonomie du cinéma africain ne pourra venir que d’initiatives africaines, portées à l’échelle internationale, régionale et nationale. C’est une question de souveraineté. »

Elle appelle à repenser en profondeur le modèle économique du cinéma, « en osant penser par nous-mêmes, innover par nous-mêmes, agir à notre manière, avec nos moyens, sans aucun complexe ».

Chaque pays, souligne-t-elle, doit comprendre qu’il existe une logique économique propre, en fonction de sa taille, de sa démographie et de ses ressources. Reproduire des modèles venus d’ailleurs est souvent inefficace.

Elle plaide enfin pour un équilibre entre les films de prestige et les productions de proximité.

Les femmes, le numérique et une phrase pour finir

Pour la place des femmes, elle propose que les fonds nationaux et internationaux accordent un bonus dans les critères de sélection lorsque le projet est porté par une réalisatrice ou une productrice, et qu’un quota de femmes soit instauré au sein des équipes de production.

Sur le numérique, son diagnostic est optimiste mais pressant : il faut ouvrir au plus vite des plateformes cinématographiques africaines. « C’est une urgence ! », dit-elle, d’autant que la concurrence des salles ne se pose pas réellement en Afrique subsaharienne francophone, compte tenu de leur rareté.

Résumé de son combat, en une phrase : « Autonomiser, émanciper et diversifier le cinéma africain afin qu’il réponde non seulement aux attentes du public africain, mais aussi qu’il révèle au monde les richesses culturelles de l’Afrique. »

Et une devise : « Qui ne tente rien n’obtient rien ! »