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Une génération n’est pas une classe d’âge

Rédigé par leral.net le Mardi 18 Août 2026 à 12:47 | | 0 commentaire(s)|

Seynabou Sankaré, L’Ère de la jeunesse au pouvoir en Afrique : Qui est Bassirou Diomaye Diakhar Faye ?, Les Nouvelles Éditions Africaines du Sénégal, Dakar, 2026, 170 pages.

J’ai lu ce livre d’une traite, et je ne l’ai pas lu là où je croyais le lire.
J’y cherchais un portrait présidentiel. J’y ai trouvé un vieil homme assis sous un manguier, dans une chaise de bois, un boubou blanc, une écharpe sur les épaules, qui regarde des coqs picorer des graines d’arachide dans la cour, et qui, avant même de parler de son fils, prend le temps de remercier ceux qui sont venus jusqu’à lui. Ce genre de page ne s’invente pas. Il faut avoir fait la route.

C’est la première chose à dire de cet ouvrage : quelqu’un s’est déplacé. Dans un espace public où nous commentons tous depuis nos écrans, quarante-huit heures passées à Ndiaganiao constituent en soi un acte professionnel. Seynabou Sankaré est allée s’asseoir dans la concession, a écouté longuement, et a rapporté. Le reste découle de là.

I. Ce que l’enquête ramène

Ce qu’elle en ramène excède le portrait du chef de l’État, et c’est heureux.

On y rencontre d’abord Ndiouma Kor Faye, son grand-père. Mobilisé en 1914 à seize ans. Revenu du front la main broyée, une balle ayant frôlé son crâne, la jambe appareillée de fer. Et malgré cela, à son retour, une phrase — un peuple non instruit n’avance pas — qui lui vaut neuf mois de prison à Podor, à la demande d’un chef de canton redoutant que les Sérères ne s’éveillent.

Ce qui suit m’a arrêté. Libéré, l’homme ne se venge pas et ne se tait pas : il écrit. Au commandant de subdivision. Au commandant de cercle. Au gouverneur du Sénégal. Au gouverneur général. Il fait circuler ses courriers dans toute l’administration coloniale jusqu’à ce qu’une enquête s’ouvre. Deux mois plus tard, le chef de canton est muté à Thiès. Aujourd’hui, le lycée de la localité porte le nom du tirailleur, pas celui du notable.

Vient ensuite le père, Samba Ndiagne Faye, agent de la SODEVA formant les paysans, militant socialiste à une époque où cela pouvait coûter, désigné président de bureau de vote lors d’un renouvellement disputé — et faisant appliquer la règle contre l’homme le plus influent du lieu. Puis le fils.

Trois générations, et le même geste répété : non pas la conquête du pouvoir, mais l’usage obstiné du recours. Une généalogie de la procédure autant que de la conviction. Cela éclaire une trajectoire mieux que bien des analyses de conjoncture, la mienne comprise.

Le livre recueille aussi, presque en passant, des matériaux qu’il n’exploite pas complètement et qui vaudraient à eux seuls le détour. Les funérailles de Bindembodione, dans ce qui est présenté comme la dernière concession animiste de Ndiaganiao : les tam-tams, les rondes des petites-filles du défunt, le rite de purification au point d’eau, et cette conviction que l’auteure ramène du village — ici, les morts ne disparaissent pas, ils rejoignent la mémoire. Ou encore M. Mbaye Faye, instituteur retraité, catholique, père de la Première Dame, qui dit avoir vécu dans un Sénégal où chrétiens, musulmans et adeptes des traditions se tenaient pour frères, et qui souhaite le voir préservé. Sans en faire son sujet, ce livre documente un pays qui se retire.
II. Le Leul, ou la seconde définition du mot « génération »
C’est au chapitre premier que se joue l’essentiel — et j’ai le sentiment que l’auteure n’a pas tout à fait mesuré ce qu’elle avait trouvé là.

Elle recueille le témoignage de Saliou Tine, compagnon d’initiation du chef de l’État. Le Leul de 1993 : près de quatre cents jeunes de trente-sept villages, une grande cabane construite la veille, une nuit entière de chants, un uniforme commun, un Koumakh pour diriger, un Kaynack Dioul pour protéger. Et un enseignement dont il n’oublie rien trente ans plus tard : le jom, le fouléu, le fayda, le ngor, le gueum sa bopp. Il ajoute cette phrase qui vaut toutes les théories du lien social : pendant cette période, les conflits disparaissaient.

Or le livre emploie ailleurs, et abondamment, un tout autre concept de génération : celui des projections — soixante pour cent d’Africains de moins de vingt-cinq ans, plus de soixante-quinze pour cent de Sénégalais de moins de trente-cinq ans, le dividende démographique.
Ce sont deux notions incompatibles, et l’ouvrage les tient ensemble sans le dire. La génération statistique est une tranche : on y appartient par sa date de naissance, on n’y doit rien à personne. La génération initiatique est une cohorte : on y entre par une épreuve partagée, et l’on en sort débiteur des autres. La première se compte. La seconde oblige.
Tout ce qui se joue au Sénégal depuis mars 2024 tient dans cet écart. Une classe d’âge est arrivée aux affaires. Une cohorte reste à constituer.

III. L’aveu du livre

Il faut rendre à l’ouvrage ce qui lui appartient : il ne défend pas la thèse que son titre annonce. À plusieurs reprises, il la retire lui-même. La jeunesse d’un dirigeant, écrit l’auteure, ne garantit rien ; l’histoire retiendra moins son âge que sa capacité de transformation ; le succès se mesurera aux réalisations. Cette honnêteté-là mérite d’être saluée, parce qu’elle est rare dans le genre.
La page la plus lucide n’est d’ailleurs pas de sa plume. C’est le témoignage d’Abdoul Maliky Bousso, vice-président du Forum Civil, qui évoque sans détour la complexité des dossiers hérités, les promesses que le terrain ne permet pas de tenir tout de suite, les tensions au sein même de l’appareil qui a porté le Président au pouvoir. Il assigne au chef de l’État une mission qui reste devant lui : rassembler. Qu’un livre de célébration abrite sa propre réserve, et à cette hauteur, en dit long sur la liberté que l’auteure a laissée à ses témoins.

Cela déplace la thèse, et je crois qu’il faut l’assumer. Le sujet réel de ce livre n’est pas l’âge du pouvoir, c’est la responsabilité du pouvoir. La légitimité d’origine — celle du bulletin, du parcours, de la biographie exemplaire — ne se convertit jamais automatiquement en légitimité d’exercice. La seconde s’acquiert ailleurs : dans la preuve, la reddition et la durée.


IV. Ce que le livre ne fait pas

L’honnêteté du compte rendu impose d’en nommer les limites. Je le fais sans en faire des griefs, et avec la conscience que celui qui écrit sur un pouvoir en cours travaille toujours à découvert.
Les témoignages convergent tous. Le père, l’oncle, le parent, le compagnon de lutte, le compagnon d’initiation : chacun dit l’humilité, l’écoute, la constance. Aucun contradicteur n’est convoqué. C’est la loi du genre — la biographie de proximité —, mais le lecteur doit le savoir : le portrait est dessiné par ceux qui aiment le modèle.
Ensuite, l’ouvrage s’affaiblit à mesure qu’il s’éloigne de Ndiaganiao. Les chapitres 3 à 6 reformulent un cadre continental déjà largement disponible ailleurs — souveraineté, dividende démographique, révolution numérique, gouvernance par les résultats — quand les pages de terrain, elles, n’existent nulle part ailleurs. Ce livre est fort là où il est un livre de reporter. Il se dilue là où il devient essai. Si je devais formuler un seul souhait, ce serait celui-là : que l’enquête occupe la place que l’essai lui a prise.
Enfin, il y a l’heure. Publié en 2026, ce portrait des origines paraît au moment précis où la question nationale s’est déplacée des origines vers l’exercice. Ce n’est pas une faute d’auteur. C’est la condition de tout livre écrit sur un présent qui bouge plus vite que l’impression.

Coda

Un dernier mot, qui n’est pas mince. L’auteure annonce en préface que cet ouvrage est le dernier qu’elle signe, et qu’elle passe désormais de l’écriture à l’action. On peut y voir la cohérence de sa thèse appliquée à elle-même. Je préfère le regretter : le débat public sénégalais a plus besoin de ses enquêtes que de son silence. Peu de gens font la route jusqu’au manguier. Écrire, quand on écrit ainsi, est une action.
Reste le triptyque que le livre place au cœur du projet politique de cette génération : Jubb, Jubbal, Jubbanti — être droit, redresser, corriger. Trois impératifs, c’est-à-dire trois verbes d’action. Or ce qui se conjugue à l’impératif ne s’évalue qu’à l’accompli. Une génération ne se compte pas : elle se prouve.
Gueum sa bopp est un point de départ. Ce ne sera jamais un bilan.
Note du lecteur : empêché d’assister à la cérémonie de dédicace du 14 août 2026, étant hors du Sénégal à cette date, je m’acquitte ici, autrement, de ma dette de lecteur — et renouvelle mes félicitations à l’auteure.

Mamadou THIAM
Expert en Stratégies, Performance et Transition
mamadouthiam@hotmail.com