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Waly Diouf Bodian et le paradoxe du capitaine Touré : quand ceux qui l’ont défendu découvrent aujourd’hui son « déshonneur »

La sortie de Waly Diouf Bodian contre le capitaine Seydina Oumar Touré ne manque pas de surprendre. Dans une publication devenue virale, l’ancien directeur général du Port autonome de Dakar interpelle directement l’ex-officier de gendarmerie après ses critiques contre Ousmane Sonko et la gestion du pays.


Rédigé par leral.net le Vendredi 4 Septembre 2026 à 14:07 | | 0 commentaire(s)|

« Capitaine Touré, maintenant que le pays est débloqué, il faut dérouler le programme alternatif que vous avez et satisfaire la demande sociale », écrit-il. Avant d’ajouter : « Vous avez laissé votre honneur et votre dignité dans la gendarmerie. Le civil que vous êtes devenu est méconnaissable. »

Une attaque particulièrement sévère. Mais elle soulève surtout une question : avec quelle légitimité politique et morale Waly Diouf Bodian peut-il aujourd’hui reprocher au capitaine Touré d’avoir perdu son honneur dans la Gendarmerie, alors que le même Touré a longtemps été présenté par le camp de Sonko comme une figure courageuse ayant résisté au système ?

Le capitaine Touré, de héros à homme « méconnaissable »

Le parcours de Seydina Oumar Touré est intimement lié à l’affaire Ousmane Sonko-Adji Sarr.

Alors qu’il était chargé de l’enquête au sein de la Gendarmerie, il avait publiquement contesté certains éléments du dossier. Il a ensuite été radié de la Gendarmerie nationale en juin 2021, par décret, pour « faute lourde contre l’honneur, la probité et les devoirs généraux des militaires ».

À l’époque, son image dans l’opinion était radicalement différente de celle que Waly Diouf Bodian tente aujourd’hui de lui renvoyer.

Dans une partie de l’opinion favorable à Ousmane Sonko, Touré était considéré comme un officier ayant refusé de se plier à ce qui était présenté comme les dérives du régime de Macky Sall. Sa parole avait notamment nourri les accusations d’irrégularités autour de l’enquête.

Aujourd’hui, le même homme est devenu, aux yeux de certains de ses anciens soutiens, un « traître » ou un homme ayant abandonné les principes qu’il défendait lorsqu’il portait l’uniforme.

C’est précisément là que se situe le paradoxe.

Waly Diouf Bodian peut-il vraiment donner des leçons au capitaine Touré ?

Il est parfaitement légitime pour Waly Diouf Bodian de critiquer les prises de position actuelles de Seydina Oumar Touré.

Il est également légitime de considérer que l’ancien gendarme, devenu responsable politique et administratif, tient aujourd’hui un discours différent de celui qu’il portait lorsqu’il était officier.

Mais le problème est ailleurs.

Waly Diouf Bodian fait partie de ceux qui ont contribué à installer, dans l’espace politique sénégalais, une lecture extrêmement favorable du parcours de Touré lorsqu’elle servait la cause de Sonko.

Autrement dit : lorsque Touré affrontait le pouvoir de Macky Sall, sa parole était valorisée. Lorsqu’il critique aujourd’hui le pouvoir issu de l’élection de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko, il devient soudain un homme « méconnaissable ».

Cette contradiction mérite d’être posée.

La question n’est donc pas de savoir si Touré a raison ou tort aujourd’hui.

La véritable question est de savoir si les principes changent selon que l’homme qui parle se trouve dans notre camp ou dans le camp adverse.

Le serment de la Gendarmerie et la question de la responsabilité

La publication de Waly Diouf Bodian utilise des mots particulièrement lourds : « honneur » et « dignité ».

Or ces notions ont une résonance particulière lorsqu’elles sont appliquées à un ancien officier.

Seydina Oumar Touré a été radié de la Gendarmerie en 2021 dans les conditions rappelées plus haut.

Il appartient donc à l’histoire et, le cas échéant, aux institutions compétentes d’établir définitivement les responsabilités liées à son parcours d’officier.

Mais politiquement, il est difficile d’oublier que ceux qui le présentaient hier comme un symbole de courage et de résistance ne peuvent pas aujourd’hui réécrire son histoire simplement parce que ses prises de position ne correspondent plus à leurs intérêts politiques.

Et les morts des années de crise ?

C’est ici que le débat devient encore plus sensible.

Dans le débat politique sénégalais, le chiffre de 86 morts est régulièrement avancé pour désigner le bilan des violences et manifestations qui ont marqué la période 2021-2024. Ce chiffre est notamment repris par des acteurs politiques et des proches des victimes.

Mais il faut être précis : attribuer personnellement ces 86 décès au capitaine Touré est une accusation politique qui nécessite des éléments établissant une responsabilité individuelle. Les sources consultées ne permettent pas d’établir une telle responsabilité personnelle.

Il serait donc imprudent de présenter comme un fait établi que « le capitaine Touré a coûté 86 morts ».

En revanche, une question politique demeure parfaitement légitime : quel rôle les différentes déclarations, décisions, institutions et acteurs politiques ont-ils joué dans l’escalade de la crise sénégalaise ?

Cette question doit être posée à tout le monde, sans exception.

Et si l’on réclame aujourd’hui vérité, justice et responsabilité pour les victimes, alors cette exigence doit être la même lorsque les personnes concernées appartiennent à notre propre camp.

Le nouveau discours de Touré

La polémique actuelle est née après une sortie du capitaine Touré sur la situation économique du Sénégal et l’accord conclu avec le FMI.

L’ancien officier, aujourd’hui directeur général de l’Agence d’assistance à la sécurité de proximité, a accusé le pouvoir d’avoir laissé le pays « bloqué par l’orgueil » pendant deux ans. Il a également estimé que ceux qui critiquent désormais l’accord avec le FMI devraient regarder les réalités économiques du pays.

Touré a par ailleurs invoqué la figure de Thomas Sankara, estimant qu’un véritable révolutionnaire doit accepter de se sacrifier pour son peuple plutôt que de sacrifier le peuple pour lui-même.

C’est cette sortie qui a provoqué la riposte de Waly Diouf Bodian.

Mais cette réponse révèle surtout une fracture plus profonde : celle d’une ancienne famille politique qui ne parle plus d’une seule voix.

De la fraternité politique à l’affrontement

Pendant des années, le combat contre le régime de Macky Sall avait rapproché des personnalités aux profils très différents.

Militants politiques, journalistes, avocats, anciens militaires, activistes et simples citoyens s’étaient retrouvés autour d’une même contestation.

Aujourd’hui, le pouvoir a changé de camp.

Et avec lui, les alliances, les discours et les lectures du passé.

Certains anciens compagnons de lutte se retrouvent désormais à se reprocher mutuellement leur reniement.

Touré accuse le pouvoir d’avoir abandonné certains principes.

Waly Diouf Bodian lui reproche d’avoir abandonné son honneur.

Mais dans cette bataille de mots, une interrogation s’impose :

qui a réellement changé ? Les hommes ou simplement les positions de pouvoir ?

Le véritable enjeu : la cohérence

Le Sénégal n’a pas besoin d’une nouvelle guerre de fidélités personnelles.

Il a besoin de cohérence.

Si le capitaine Touré avait raison hier lorsqu’il dénonçait certaines pratiques du régime de Macky Sall, alors il faut reconnaître la légitimité de ses interrogations aujourd’hui, même lorsqu’elles dérangent le pouvoir en place.

Et s’il avait tort hier, alors ceux qui l’ont porté aux nues doivent avoir le courage de le reconnaître.

De la même manière, si Waly Diouf Bodian estime aujourd’hui que Touré a perdu son honneur et sa dignité, il serait intéressant qu’il explique à quel moment exactement cette perte s’est produite : lorsqu’il a quitté la Gendarmerie ? Lorsqu’il a rejoint la politique ? Lorsqu’il a été nommé à la tête de l’ASP ? Ou simplement lorsqu’il a commencé à critiquer Ousmane Sonko ?

C’est là toute la question.

Une leçon pour la classe politique

Au fond, cette querelle dépasse largement les personnes de Waly Diouf Bodian et Seydina Oumar Touré.

Elle pose une question essentielle à la classe politique sénégalaise : peut-on défendre un homme lorsqu’il sert notre combat, puis le condamner lorsqu’il cesse de servir notre camp ?

L’honneur, la dignité, la vérité et la justice ne devraient pourtant pas être des armes politiques à géométrie variable.

Si le Sénégal veut réellement tourner la page des années de violence, il faudra accepter un jour de regarder toute cette période avec la même exigence : les victimes d’abord, les responsabilités ensuite, et les intérêts partisans en dernier.

Car le véritable courage politique ne consiste pas seulement à dénoncer les fautes de ses adversaires.

Il consiste aussi à reconnaître les fautes de ceux que l’on a défendus hier.

Et c’est précisément sur ce terrain que la sortie de Waly Diouf Bodian laisse une question en suspens : peut-on reprocher au capitaine Touré son changement de camp sans interroger le changement de regard de ceux qui l’applaudissaient lorsqu’il était de leur côté ?