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​NGOR, LFI, LFR, LR, LLLLLL….PAR CHEIKH TIDIANE BÂ

Rédigé par leral.net le Vendredi 23 Octobre 2026 à 15:42 |

​NGOR, LFI, LFR, LR, LLLLLL….PAR CHEIKH TIDIANE BÂ
La nuit était déjà bien installée sur la Médina. À cette heure-là, le quartier changeait de rythme sans vraiment s’endormir. Dans les ruelles, les derniers boutiquiers rangeaient leurs marchandises, les vendeuses terminaient leur journée, quelques taxis se frayaient bruyamment un passage et, devant les maisons, les bancs se remplissaient. On refaisait le monde autour d’un thé, parfois avec beaucoup plus de certitudes que d’informations.

À Bangou diaxlé, notre grand-place à nous, c’était encore autre chose. Ici, aucune question n’était trop sérieuse pour finir en plaisanterie et aucune plaisanterie n’était assez légère pour ne pas devenir un débat politique.

Comme presque tous les soirs, les habitués étaient là.

Ndiaye RP, d’abord. RP pour « râleur professionnel ». Il râlait sur tout et sur tout le monde : le Gouvernement, la mairie, les jeunes, les vieux, le prix du pain, les embouteillages, la chaleur et même la pluie quand elle avait l’audace de tomber au mauvais moment.

À côté de lui trônait Adja, notre vieille politicienne. Elle avait traversé tous les régimes, connu toutes les coalitions et probablement soutenu, à un moment ou à un autre, presque tous les camps. Son visage portait malheureusement les stigmates d’un xeessal pratiqué avec une fidélité remarquable depuis l’âge de quinze ans. Sur ce sujet aussi, elle refusait toute alternance.

Ngor arriva, s’assit lourdement et lança :

— Moi, franchement, je ne comprends plus rien dans ce pays ! Du matin au soir : LFI, LFR, loi de finances… Maintenant même à Petersen, les gens parlent de LFR !

Il se tourna vers moi.

— Cheikh, moi j’avais toujours compris que le budget, c’était un grand coffre à la Présidence. On met l’argent dedans et le Président distribue aux ministres. C’était quand même plus simple !

— Ngor, qui t’a dit que le budget était dans un coffre ?

— Personne. J’ai réfléchi.

Ndiaye RP leva les yeux au ciel.

— C’est justement ce qui m’inquiète.

Les rires fusèrent.

— D’accord, Ngor. Prenons ton cas. Nous sommes le 1er octobre. Ton salaire mensuel est de 500 000 francs.

— Ça commence bien.

— Mais ton patron a des difficultés. Il te prévient qu’il te paiera au fur et à mesure de ses encaissements. Toi, tu continues néanmoins à prévoir 500 000 francs de ressources pour octobre.

— Normal. C’est mon salaire !

— Maintenant tes dépenses : maison, nourriture, eau, électricité, transport, enfants…

— Le thé !

— Le thé aussi. Tout cela fait 450 000 francs. Mais tu veux en plus acheter une moto à 250 000.

Ngor calcula.

— Donc 700 000 de dépenses pour 500 000 de recettes. Il me manque 200 000.

— Voilà ton déficit budgétaire.

— Aucun problème. J’emprunte 200 000 à Ndiaye RP.

Ndiaye RP bondit :

— Pourquoi le déficit de Ngor doit-il devenir la dette de Ndiaye ?

— Justement ! repris-je. Le déficit, c’est ce qui te manque. L’emprunt permet de le financer, mais il faudra le rembourser.

Ngor hocha la tête.

— Jusque-là, je maîtrise.

— Ce que tu viens de faire au 1er octobre, c’est ton budget initial : ce que tu prévois d’encaisser, ce que tu prévois de dépenser et comment tu comptes financer ce qui manque. Pour l’État, c’est, en simplifiant, la Loi de finances initiale, la LFI.

Adja intervint :

— Donc la LFI, c’est quand on fait les projets avant que les problèmes commencent ?

— Disons que c’est une façon très personnelle de le résumer.

— Mais il y a une différence importante, ajoutai-je. Pour l’État, le Gouvernement ne peut pas simplement écrire son budget dans son coin et commencer à dépenser. Le projet de loi de finances est soumis à l’Assemblée nationale, qui le vote.

Ngor parut surpris.

— Donc même le Président ne peut pas simplement ouvrir son coffre et dire : « Toi, prends 100 milliards ; toi, prends 50 » ?

— D’abord, ton coffre n’existe toujours pas. Ensuite, les recettes et les dépenses de l’État sont autorisées dans le cadre fixé par la loi de finances votée par l’Assemblée nationale.

Ndiaye RP sourit :

— Ngor, on vient de te retirer le coffre, la clé et maintenant le cadenas !

Nous étions arrivés au 20 octobre dans mon exemple.

— Ton patron t’a payé au fur et à mesure. Au total, tu as reçu 350 000 francs. Et il t’annonce maintenant : « Ngor, pour octobre, je ne pourrai plus rien te verser. »

Ngor sursauta.

— Sur mes 500 000 ? La moto est annulée !

— Première mesure.

— Je réduis certaines dépenses.

— Deuxième mesure.

— Et si ça ne suffit pas, j’emprunte davantage.

— Voilà. La situation du 20 octobre n’est plus celle que tu avais prévue le 1er. Tu dois revoir ton budget. Pour l’État, lorsque les prévisions et les équilibres doivent être modifiés en cours d’année, on passe par une Loi de finances rectificative, la LFR.

— Et elle aussi passe à l’Assemblée ?

— Bien sûr. C’est une loi de finances. Elle est donc soumise au vote de l’Assemblée nationale.

Ngor réfléchit puis résuma :

— Donc la LFI, c’est Ngor le 1er octobre, quand il pense encore recevoir ses 500 000. La LFR, c’est Ngor le 20 octobre, quand son patron lui explique la réalité.

— Voilà !

Adja leva la main :

— Et après, il paraît qu’il y a une loi de réglage ?

— De règlement, Adja !

— C’est ce que j’ai dit !

— Non. À la fin de la période, on ne prévoit plus. On regarde ce qui s’est réellement passé : combien Ngor a effectivement reçu, combien il a réellement dépensé, ce qu’il a emprunté, ce qu’il a finalement réalisé. Pour l’État, c’est la logique de la loi de règlement, qui permet de constater et d’arrêter les résultats de l’exécution budgétaire. Et là encore, c’est une loi soumise à l’Assemblée nationale.

Ngor compta sur ses doigts :

— Donc LFI : on prévoit et l’Assemblée vote. LFR : on rectifie et l’Assemblée vote. Loi de règlement : on regarde ce qui s’est réellement passé et l’Assemblée vote encore.

— Tu as compris.

Ngor me regarda, presque déçu.

— Donc mon grand coffre de la Présidence…

— Il n’existe pas.

— Et le Président ne distribue pas l’argent comme il veut ?

— Non. Le budget n’est pas un coffre rempli d’argent. Ce sont notamment des prévisions de recettes et des autorisations de dépenses.

Un silence tomba.

Puis Ndiaye RP regarda Ngor :

— En résumé, on vient de te retirer le coffre, la clé et le Président devant le coffre. Il ne te reste que ta moto que tu ne peux plus acheter !

Adja acquiesça gravement :

— Heureusement qu’il reste la loi de réglage.

Je soupirai.

— De règlement, Adja… de règlement !

Bangou diaxlé explosa de rire.

Ngor avait enfin compris les lois de finances.

Pour la moto, en revanche, même la LFR de l’État ne pourra l’aider… surtout que, pour l’instant, personne ne connaît encore le sort de celle-ci.



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