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Conflit Iran–États-Unis–Israël: comment l’Arabie saoudite tente de se tenir à distance de la guerre

Rédigé par leral.net le Lundi 11 Mai 2026 à 11:35 | | 0 commentaire(s)|

Quel est le positionnement du royaume saoudien vis-à-vis du conflit entre l’Iran, les États-Unis et Israël ? Depuis plus de deux mois, Riyad semble vouloir se tenir à distance des bruits de bottes, et pour cause.


Conflit Iran–États-Unis–Israël: comment l’Arabie saoudite tente de se tenir à distance de la guerre
Ces derniers jours, un imbroglio entre Riyad et Washington a été rendu public. Lundi 4 mai, Donald Trump lançait le Project Freedom, une opération d’escorte de navires dans le détroit d’Ormuz. À peine 24 heures plus tard, le président américain décidait de le suspendre, arguant qu’un accord avec l’Iran était sur le point d’aboutir.

NBC News a alors expliqué que ce revirement était le résultat du coup de colère de l’Arabie saoudite qui n’aurait pas été prévenue du Project Freedom et qui a donc décidé de ne pas autoriser l’armée américaine à utiliser ses bases et son espace aérien pour l’opération.

Jeudi 7 mai, une source proche du gouvernement saoudien rejetait auprès de l’AFP ces informations et assurait que les États-Unis jouissaient d’un accès normal aux bases militaires sur le sol saoudien ainsi qu’à l’espace aérien du royaume. Mais vendredi 8, deux sources saoudiennes, sous couvert d'anonymat, affirmaient que Riyad avait refusé que son espace aérien et les bases situées sur son territoire soient utilisés par les forces américaines pour l'opération d'escorte de navires à travers le détroit d'Ormuz, signalant cependant que l'accès à ces bases restait toutefois ouvert pour d'autres usages.

Un double jeu saoudien ?

Depuis le 28 février, les spéculations vont bon train sur le positionnement de l’Arabie saoudite quant à la guerre israélo-américaine contre l’Iran, qui a déjà fait côté 3 400 morts et 26 500 blessés au 27 avril, selon le Croissant-Rouge iranien. Quelques heures après le début de l’offensive, The Washington Post déclarait que le président américain avait pris sa décision de déclencher la guerre après qu’Israël et l’Arabie saoudite l’avaient convaincu. Le New York Times écrivait dans ses colonnes le 24 mars que le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salman, poussait Donald Trump à « continuer la guerre contre l’Iran ».

Officiellement, Riyad prône depuis le départ la solution diplomatique au conflit et s’en distancie, d’autant que les pays du Golfe persique, dont l’Arabie saoudite, paient cher le prix de cette guerre : depuis le début de l’offensive américano-israélienne, plus de 500 frappes de drones ont visé le royaume, selon un décompte basé sur les rapports du ministère de la Défense, et la majorité des drones ont été abattus au-dessus de la province orientale, où se trouvent les principales raffineries de pétrole du royaume. Outre les drones, les défenses aériennes saoudiennes ont intercepté plus de quarante missiles balistiques et sept missiles de croisière. Ce 8 mai encore, Rayed Krimly, vice-ministre saoudien de la Diplomatie publique, a déclaré sur X que « le Royaume d’Arabie saoudite maint[enait] sa position de soutien aux efforts de désescalade et de négociation » après de nouvelles frappes aériennes lancées par Téhéran et Washington dans le détroit d'Ormuz.

« L'Arabie saoudite a déployé la totalité de ses lobbys à Washington pour empêcher Donald Trump d’entrer dans cette guerre, analyse Adel Bakawan*, directeur de l'Institut européen d'études du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord. Si la relation est aujourd’hui si froide entre Donald Trump et MBS, c’est que justement le prince héritier a refusé catégoriquement d'adopter une approche offensive contre la République islamique d'Iran. »

Ménager la chèvre et le chou

Moment glacial en effet, le 27 mars lors du forum d’investissement FII Priority organisé à Miami, Donald Trump racontant une conversation qu’il avait eue avec MBS six mois auparavant. « Il y a quelque temps, nous étions ensemble. Il m’a regardé et il m’a dit : “Vous savez, c’est incroyable, il y a un an, vous étiez un pays mort. Maintenant vous êtes le pays le plus tendance de la planète”. Il ne pensait pas que ça allait se passer. Il ne pensait pas qu’il allait me lécher les bottes (kissing my ass, en anglais, NDLR). Il pensait qu’il allait rencontrer un autre loser américain à la tête d’un pays sur la pente descendante. Il ne pensait pas qu’il allait me lécher les bottes. Mais maintenant, il doit être gentil avec moi. Dites-lui qu’il a intérêt à être gentil avec moi. »

Une déclaration qui n’a eu aucun écho dans le royaume saoudien et à laquelle MBS n’a pas non plus réagi. Car Riyad entend continuer à ménager son « partenaire » américain, celui-là même qui lui a permis de se refaire une place sur la scène internationale après avoir été traité de paria pour le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi en 2018.

Du côté de sa relation avec Téhéran, le royaume saoudien fait en sorte que le torchon ne brûle pas, et réciproquement. « L’Iran respecte le royaume d’Arabie saoudite et le considère comme une nation fraternelle », affirmait ce 30 mars le chef de la diplomatie iranienne Abbas Araghchi.

« Il n'y a pas un seul pays au monde, à part la Chine et la Russie, qui ne souhaite pas la disparition du régime iranien, pointe Adel Bakawan. Cependant il y a bien évidemment une grande différence entre le souhait et la réalité et l'Arabie saoudite est parfaitement consciente que le régime ne tombera pas avec les bombardements. Riyad travaille avec les données factuelles : la République islamique d'Iran restera là après cette guerre et l'Arabie saoudite, en partant de la “culture froide” de l'État, se voit dans l'obligation de traiter avec cette République. »

Un soft power mis à mal

La guerre américano-israélienne et les représailles iraniennes représentent aussi pour l’Arabie saoudite, devenue chantre du soft power, un frein à son projet Vision 2030, ce plan de développement pharaonique visant à faire sortir le pays de sa rente pétrolière historique. « Ce plan est la priorité de toutes les priorités pour MBS, explique Adel Bakawan. Et pour mettre en place cette vision, Mohammed ben Salman a fait l'impossible. » Bien qu’elles soient aujourd’hui mises à mal, le prince héritier a en effet normalisé la totalité de ses relations en mars 2023 avec la République islamique d'Iran, il l’a aussi fait avec le Qatar, la Turquie, la Russie, la Chine, etc. Jusqu’au 7-Octobre, le royaume était également sur la voie de la normalisation avec Israël.

« À ma connaissance, aucun pays arabe n'élabore ses politiques en fonction des intérêts d'autrui, assurait récemment le prince Faisal ben Farhan ben Abdallah, ministre des Affaires étrangères saoudien. Nous aussi, nous défendrons nos intérêts et nous continuerons d'élaborer nos politiques en fonction de nos intérêts. Nos intérêts sont en Occident, mais nous les trouvons aussi en Orient. »

« MBS, tout ce qu'il voulait, c'était vraiment de ne jamais entrer dans cette guerre parce qu'il savait parfaitement que cette situation perturberait les trois piliers de son modèle : la sécurité, la stabilité et le développement économique », ajoute le directeur de l'Institut européen d'études du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord. Dorénavant, le projet Vision 2030 est plongé dans une importante phase de troubles, de déstabilisation, de reformulation de toutes les décisions prises auparavant.

Le ministre saoudien de la Défense, Khalid ben Salman (à gauche), et le président iranien, Massoud Pezeshkian (à droite), le 17 avril 2025 à Téhéran.

Le ministre saoudien de la Défense, Khalid ben Salman (à gauche), et le président iranien, Massoud Pezeshkian (à droite), le 17 avril 2025 à Téhéran. AP

Un jeu d’équilibriste

Aujourd’hui, pour des raisons avant tout internes, l’Arabie saoudite tente ainsi de maintenir une certaine équidistance vis-à-vis aussi bien de Washington que de Téhéran. Sans perdre de vue la nécessité de créer de nouvelles alliances puisque le partenaire américain continue de privilégier jusqu’à présent Israël. Tel-Aviv avec qui Riyad prend ses distances, la démarche de normalisation n’étant plus à l’ordre du jour et, pour de nombreux experts, Israël -et ses visées expansionnistes- représente aujourd’hui une réelle force de déstabilisation régionale.

Aussi, « pour le royaume saoudien, celui qui empêche que les États-Unis accordent une protection aérienne aux Saoudiens, celui qui empêche les Saoudiens d'accéder au nucléaire civil, celui qui empêche les Américains d’accorder aux Saoudiens les F-35, ce sont les Israéliens », analyse Adel Bakawan.

Dans ce contexte belliqueux, l’Arabie saoudite, comme la majeure partie des pays du Golfe, se retrouve malgré elle dans un conflit qu’elle ne souhaitait pas, victime de son partenariat avec Washington.

« Dorénavant, conclut Adel Bakawan, les Saoudiens sont dans la construction non pas d'une nation arabe, non pas d'un État arabe, non pas d'un nationalisme arabe, mais plutôt d'un nationalisme saoudien, d'une nation saoudienne, d’une "saoudité". Et ils mettent au service de ce projet le monde entier si possible. »

Dans cette guerre qu’elle n’a pas voulue mais dont elle subit le contrecoup, l’Arabie saoudite ne cherche plus à choisir un camp : elle s’emploie à bâtir le sien.

* La décomposition du Moyen-Orient, éditions Tallandier, 2025.

Rfi