Leral.net - Sénégal
leral.net | S'informer en temps réel
Politique

Et si on demandait aux Sénégalais ce qu’ils pensent de l’avenir? Par Khar Ndofene Diouf Membre Kiiraay

Rédigé par leral.net le Lundi 7 Septembre 2026 à 02:18 | | 0 commentaire(s)|

PIB, dette, inflation... nous mesurons tout. Sauf l’essentiel: le moral des ménages et des entreprises. À l’heure de l’assainissement budgétaire et des hydrocarbures, le Sénégal a urgemment besoin d’un Indice des Anticipations pour ajuster ses politiques avant qu’il ne soit trop tard.
Le 1er septembre 2026, les autorités sénégalaises et les services du FMI sont parvenus à un accord sur un programme de 36 mois au titre de la Facilité Elargie de Crédit, d’un montant d’environ 2,2 milliards USD. L’ambition affichée est claire: rétablir la stabilité macroéconomique, ramener la dette sur une trajectoire soutenable, protéger les dépenses sociales et poser les bases d’une croissance durable tirée par le secteur privé.
C’est le bon cap. Et il faut le dire: beaucoup de Sénégalais sont aujourd’hui contents et soulagés que le pays ait signé avec le FMI. Pour eux, cet accord est un signal. Un signal que l’Etat reprend la main sur ses finances, que les partenaires font à nouveau confiance, que les salaires et les investissements essentiels seront protégés. Dans les marchés, dans les bureaux, dans les familles, j’ai entendu ce soulagement. L’idée que le pire est peut-être derrière nous.
Mais cet optimisme, aussi légitime soit-il, ne doit pas nous endormir. Il doit être mesuré, suivi, et surtout transformé en politique économique. Car un accord, aussi bon soit-il sur le papier, ne réussit que s’il est compris, porté et ajusté en temps réel par ceux qui le vivent. Or pour cela, il ne suffit pas d’avoir de bons tableaux et de bons engagements. Il faut aussi savoir lire l’économie telle qu’elle est vécue au quotidien, dans les maisons, dans les marchés, dans les ateliers.
Aujourd’hui, nous pilotons avec le rétroviseur. Le PIB, l’inflation, la dette publique, les recettes : ce sont des indicateurs qui nous disent ce qui s’est déjà passé. Dans une période de réformes profondes, c’est insuffisant et même dangereux. Car ce qui détermine la croissance de demain, ce n’est pas seulement ce que l’Etat décide, c’est ce que les Sénégalais croient qu’il va se passer.
Les derniers chiffres du FMI illustrent bien cette réalité à deux vitesses. En 2025, la croissance a atteint 6,7%, portée par le démarrage du pétrole et du gaz. Mais la croissance hors hydrocarbures est restée en retrait. Au premier trimestre 2026, elle se reprend timidement à 4,7%, grâce à la consommation des ménages. Cela traduit que le moteur des hydrocarbures tourne à plein régime, tandis que l’économie réelle avance avec prudence. Et entre les deux, il y a des millions de Sénégalais qui arbitrent chaque mois entre payer le loyer, acheter le riz, ou mettre un peu d’argent de côté.
Dans ce contexte, chaque décision publique a un effet immédiat sur le moral. Une hausse de taxe, un ajustement de subvention, un retard de paiement de l’Etat, une rumeur sur les prix où un accord avec le FMI. Si nous attendons trois mois pour mesurer l’impact dans les statistiques officielles, il sera déjà trop tard. La confiance qui existe aujourd’hui pourra s’éroder, la consommation baisser, les investissements être reportés.
C’est précisément pour éviter cela que le Sénégal doit se doter d’un Indice national des Anticipations. Un outil simple qui ne mesure pas le passé, mais qui capte ce que les ménages et les entreprises pensent de l’avenir. Il permettrait de transformer le soulagement d’aujourd’hui en cap pour demain, et d’anticiper avant que le découragement ne s’installe.
La bonne nouvelle, c’est que nous n’avons pas besoin de tout inventer. L’ANSD réalise déjà des enquêtes de conjoncture auprès des ménages. Elle les interroge sur les prix, l’emploi, leur situation financière, leurs projets d’achat. Il s’agit donc d’agréger ces informations pour en faire un indicateur officiel, publié chaque trimestre avec la même rigueur que l’inflation.
Concrètement, cet indice pourrait suivre des questions très simples : pensez-vous que votre situation financière va s’améliorer dans les 12 prochains mois? Croyez-vous qu’il sera plus facile de trouver du travail? Anticipez-vous une hausse des prix de l’alimentation, du transport, du logement? Avez-vous l’intention d’acheter un bien durable? Comptez-vous épargner davantage? Et du côté des entreprises : prévoyez-vous d’augmenter vos ventes, vos investissements, vos embauches? Comment percevez-vous l’économie du pays dans son ensemble? Est-ce le bon moment pour investir?
Cet indice sera sans nul doute l’affaire des spécialistes.
C’est pourquoi il pourrait être publié par l’ANSD, en partenariat avec le Ministère des Finances et la BCEAO, et désagrégé par région, par milieu urbain et rural, par niveau de revenu, cet indice donnerait enfin une voix officielle aux attentes des Sénégalais.
Son utilité serait directe pour la réussite du programme avec le FMI. Ce programme repose sur deux jambes qui semblent parfois contradictoires : faire des économies pour assainir les finances, et protéger les populations les plus vulnérables. L’Indice des Anticipations est le pont entre les deux. Il permet d’anticiper.
Imaginons que nous décidions de réduire certaines exonérations fiscales. Si, quelques semaines après, l’indice montre une forte chute de confiance chez les petits commerçants et les ménages à faible revenu, nous pouvons réagir avant que cela ne se traduise par une baisse de la consommation. Nous pouvons activer des filets sociaux ciblés, ajuster la communication, revoir le calendrier. De même, si les entreprises du bâtiment deviennent pessimistes malgré l’accord avec le FMI, l’indice nous alerte. Nous pouvons alors chercher la cause: retards de paiement de l’Etat, coût des intrants, accès au crédit, et y remédier avant que les projets ne soient gelés.
Au-delà de la gestion de crise, l’indice est aussi une question de crédibilité. Le rapport ROSC-Données du FMI publié en septembre 2026 insiste sur la transparence et la qualité du système statistique sénégalais. Publier régulièrement un indice des anticipations, avec une méthodologie claire, est un signal fort envoyé aux investisseurs, aux partenaires et aux citoyens. C’est la preuve que l’Etat écoute, qu’il n’a rien à cacher et qu’il veut piloter en se fondant sur la réalité du pays, et non sur des suppositions.
Ne pas le faire aurait un coût. Sans cet outil, nous laisserons les réseaux sociaux, les rumeurs et la peur devenir le seul baromètre de la confiance. Or nous savons ce qui se passe quand la confiance se brise: les ménages consomment moins par précaution, les entreprises gèlent leurs projets par prudence, et l’économie finit par entrer en récession par elle-même. Nous aurons alors perdu le bénéfice du soulagement initial lié à l’accord avec le FMI.
Avec le pétrole et le gaz, les attentes sont immenses. Si elles sont bien gérées et bien mesurées, elles deviendront un accélérateur de croissance. Si elles sont ignorées ou déçues, elles risquent de se transformer en frustrations sociales.
Le Sénégal n’a donc pas besoin d’un indicateur de plus pour les technocrates. Il a besoin d’un outil pour gouverner autrement. L’Indice des Anticipations donne la parole aux Sénégalais sur leur avenir et oblige l’Etat à les écouter pour mieux décider. Nous avons l’ANSD, nous avons les enquêtes, nous avons l’élan de confiance né de l’accord avec le FMI. Il ne manque que la décision politique de faire de cet indice une publication officielle, régulière, et débattue au plus haut niveau de l’Etat.
Parce que réformer sans écouter, c’est réformer à l’aveugle. Et le Sénégal, en ce moment charnière de son histoire, mérite mieux que cela. Il mérite une politique qui anticipe, et non qui subit.

Khar Ndofene Diouf
Membre Kiiraay
Les Patriotes Républicains