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État policier, recul des libertés : « Le pays-là est devenu bizarre ! »

Rédigé par leral.net le Dimanche 21 Juin 2026 à 19:18 | | 0 commentaire(s)|

Au Gabon, une phrase simple, presque banale, s'est imposée depuis quelques mois comme un diagnostic collectif. Elle circule partout : des marchés populaires aux salons feutrés, des taxis aux espaces numériques résiduels encore accessibles sous VPN : « Le pays-là est devenu bizarre ! »
Sous son apparente légèreté, cette formule dit l'essentiel. Elle ne relève ni de l'émotion passagère, ni du folklore populaire. Elle traduit la sidération d'un peuple confronté à la confiscation violente (...)

- LIBRE PROPOS /

Au Gabon, une phrase simple, presque banale, s'est imposée depuis quelques mois comme un diagnostic collectif. Elle circule partout : des marchés populaires aux salons feutrés, des taxis aux espaces numériques résiduels encore accessibles sous VPN : « Le pays-là est devenu bizarre ! »

Sous son apparente légèreté, cette formule dit l'essentiel. Elle ne relève ni de l'émotion passagère, ni du folklore populaire. Elle traduit la sidération d'un peuple confronté à la confiscation violente de ses libertés fondamentales et à la déformation continue de son espace démocratique. Implacables, les faits sont têtus. Et ils accusent.

Depuis le 17 février 2026, les réseaux sociaux sont placés sous verrouillage total. Facebook, WhatsApp, Instagram, TikTok, YouTube : des millions de citoyens ont été brutalement coupés du monde.

Présentée comme une mesure temporaire, cette censure s'est installée dans la durée comme un instrument de contrôle politique assumé. Quatre mois plus tard, aucune explication crédible, aucun calendrier, aucune transparence. Seulement le silence. Et le mépris. Ainsi, au lieu de dialoguer avec ses citoyens, la démocratie de la coalition UDB-PDG-CTRI les réduit au silence.

Mais la dérive ne s'arrête pas aux écrans. Elle s'étend aux hommes. Elle s'attaque à nos voix, à notre parole.

Depuis le 16 avril 2026, Alain-Claude Bilie-By-Nze, ancien Premier ministre devenu figure centrale de l'opposition, est détenu à la prison centrale de Libreville dans le cadre d'une procédure portant sur des faits anciens de plusieurs décennies, en contradiction manifeste avec les principes élémentaires de prescription et de proportionnalité. Depuis le 19 janvier 2026, l'activiste Bob Mengome, dit « Matricule 212 », subit le même sort, dans des conditions marquées par une dégradation inquiétante de sa santé et une indifférence totale d'institutions censées le protéger.

Trop de coïncidences pour être fortuites. Trop de convergences pour être anodines. Pris isolément, ces faits pourraient être dilués dans des justifications spécieuses. Mais leur accumulation dessine une logique. Une architecture. Une stratégie de neutralisation progressive des voix dissonantes. Et ce constat ne relève pas d'une lecture partisane. Il rejoint les alertes du Bureau régional des Nations Unies pour l'Afrique centrale, qui a saisi les instances internationales face au recul préoccupant des libertés civiques et politiques au Gabon. Lorsqu'une telle institution sort de sa réserve, c'est que la dérive n'est plus contestable, mais avérée.

Dans ce contexte, la soumission forcée ou volontaire à l'UDB-CTRI est présentée comme un horizon politique obligatoire, comme si la pluralité des opinions devait désormais s'effacer devant une pensée unique institutionnalisée. Cette logique d'unanimisme imposé marque une rupture profonde avec l'idée même de transition démocratique qu'on nous a vendue au lendemain du 30 août 2023.

Et pourtant, une vérité historique s'impose avec force : si nous nous étions tus, il n'y aurait jamais eu de coup d'État, ni de CTRI-UDB, ni de 5ᵉ République. C'est précisément parce que des voix ont refusé le silence, parce que des citoyens, des opposants, des militants ont brisé l'omerta, que l'histoire politique récente a basculé. Faire aujourd'hui taire ceux qui ont refusé la résignation revient à effacer la condition même de ce changement.

L'amnésie organisée des censeurs

À ceux qui, aujourd'hui, exigent l'effacement des voix critiques et l'alignement forcé derrière l'UDB-CTRI, il faut rappeler une évidence que l'on tente d'effacer : si les forces vives du pays s'étaient tues sous le régime d'hier, Ali Bongo serait encore au pouvoir. La preuve, des médecins assermentés l'avaient jugé apte à continuer à diriger le Gabon.

Donc, sans la mobilisation citoyenne, sans les dénonciations constantes, sans la résistance politique et sociale, il n'y aurait eu ni transition, ni promesse de refondation, ni UDB, ni 5ᵉ République. Exiger aujourd'hui la docilité de ceux qui ont contribué à ouvrir l'espace politique relève d'une contradiction historique majeure.

Ceux qui occupent aujourd'hui les hauteurs du pouvoir devraient méditer cette vérité simple : celui qui monte sur un arbre ne doit jamais oublier le sol qui l'a porté, car c'est vers ce même sol qu'il redescendra inévitablement un jour. L'humilité est souvent la seule assurance contre les chutes brutales.

Les peuples peuvent porter un homme au sommet de l'État. Ils peuvent aussi, par leur jugement et par l'Histoire, le ramener à sa juste place. Gouverner exige davantage de mémoire que de triomphalisme. A bon entendeur…

Aujourd'hui, on constate malheureusement que dans notre pays, des pratiques d'un autre âge se banalisent. Plusieurs responsables de l'opposition font l'objet de surveillances permanentes. Des filatures systématiques, des présences répétées d'individus non identifiés aux abords de domiciles privés. Autant de méthodes d'intimidation incompatibles avec les standards élémentaires de l'État de droit.

Dans une République normale, l'opposant est un acteur du débat. Dans la 5ème République de l'UDB-CTRI, il devient une cible à abattre. Le message adressé à la société gabonaise est alors sans ambiguïté : la parole est tolérée tant qu'elle ne dérange pas les roitelets qui sont aux affaires.

Et pendant que le pays s'enfonce dans une fuite en avant sécuritaire coûteuse, les libertés publiques, elles, se réduisent comme peau de chagrin. Mais, en réalité, c'est une impasse stratégique, car aucune nation ne se construit durablement sur la surveillance, l'intimidation et la coercition. Ces méthodes ne remplacent ni la légitimité, ni la confiance, ni la bonne gouvernance. Au contraire, elles ne font que retarder l'explosion des contradictions qu'elles prétendent contenir.

Le Gabon de la 5ème République apparaît ainsi sous son vrai visage, celui d'un « pays bizarre », qui prétend ouvrir une nouvelle page de son histoire alors qu'il reproduit, presque mécaniquement, les réflexes les plus rétrogrades du système qu'il dit avoir remplacé. Heureusement que les peuples ne sont pas dupes. Ils observent. Ils comparent. Ils retiennent.

Et lorsqu'un pouvoir commence à redouter la parole de ses citoyens, ce n'est pas la parole qui devient dangereuse. C'est le pouvoir lui-même qui révèle sa propre fragilité.

Michel ONGOUNDOU LOUNDAH



Source : https://www.gabonews.com/fr/actus/libre-propos/art...