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Mardi 29 Octobre 2019

Femmes albinos : A la merci des prédateurs sexuels…


Dépourvues de mélanine et agressées déjà par les rayons solaires, les femmes albinos au Sénégal sont aussi victimes d'une superstition qui voudrait qu'elles aient un sexe qui assure la richesse. Et, bonjour la
prédation !



Femmes albinos : A la merci des prédateurs sexuels…
Regard terne, voix basse, Mame Penda Diallo semble vivre dans une angoisse incessante. La jeune fille est consciente du fait que sa vie peut basculer à tout moment, simplement parce qu'elle est albinos. Au Sénégal, cette communauté vit au quotidien sous les harcèlements sexuels et autres tentatives de viol.

Originaire de Bambey, localité située dans la région de Diourbel, cette demoiselle travaille comme Agent de sécurité de proximité (ASP) au commissariat urbain de cette ville. De loin, difficile d'imaginer qu'elle est albinos. Aucune tache sur sa peau monocolore. On la prendrait plutôt pour une femme de teint clair, avec une blancheur assez prononcée. Mais il suffit de s'approcher d'elle pour se rendre à l'évidence. Une dépigmentation involontaire qui fait le lit de son malheur. Mame Penda est souvent assaillie d'hommes malintentionnés qui, selon elle, n'ont qu'un objectif : "coucher avec moi pour satisfaire des besoins sexuels mystiques".

Ayant été à plusieurs reprises victime de harcèlement sexuel et de tentative de viol, Mame Penda Diallo peine à se débarrasser des balafres venant de ces mésaventures horribles. Comme tout ASP, elle est vêtue d'un t-shirt Lacoste bleu assorti d'un pantalon noir avec des ballerines bien cirées. Ce modeste bureau qu'elle occupe se trouve à la salle de confection des pièces d'identités. Ordinateur, appareil photo et une pile de cartes d'identité sont les seuls documents sur sa table.

"Il a commencé à me forcer tout en me disant qu'il va porter un préservatif"

Après quelques secondes de silence, elle commence, d'un air timide, à raconter ses mésaventures. "Depuis mon enfance, je vis au quotidien des harcèlements sexuels", glisse-t-elle.

Ensuite, quelques moments d'hésitation. Et le récit reprend son cours. Lorsqu'elle était plus jeune, souligne-t-elle, les prédateurs étaient plutôt craintifs. "Beaucoup qui ont voulu passer à l'acte, avaient peur de mon père car il habitait dans cette localité. Mais plus je grandissais, plus les harcèlements se multipliaient", confesse-t-elle.

Au bout de quelques minutes, la confiance s'installe et la parole se libère. Mame Penda se résout enfin à raconter son existence angoissante, y compris dans les détails assez révélateurs : "Je me rappelle un jour, un homme m'a invitée chez lui. Arrivée sur les lieux, je me suis rendue compte qu'il avait déjà mûri son plan qui consistait à me violer. Quand je suis rentrée dans sa chambre, il a fermé la porte à double tour, avant d'éteindre la lampe. Prise de peur, je lui ai demandé ce qu'il voulait faire. Il m'a clairement signifié qu'il veut coucher avec moi et n'a voulu rien entendre", narre-t-elle.

À cet instant, Mame Penda semble submergée d'émotion. Elle replonge dans le silence. Pensive par moments, hésitante par d'autres, elle parvient tout de même à reprendre son récit douloureux. "Face à sa détermination, j'ai commencé à le raisonner tout en lui demandant de me laisser partir, sous prétexte que je prends des bains mystiques qui m'empêchent de faire certaines choses, mais il n'a voulu rien entendre. D'ailleurs, c'est là qu'il a commencé à me forcer tout en me disant qu'il va porter un préservatif. Mais comme je ne me suis pas laissée faire, il a fini par abandonner et m'a laissée partir".

Statistiques contradictoires

Arrivée chez elle, Mame Penda réalise qu'elle vient d'échapper au pire. En plus, elle ne s'attendait à cette surprise. Elle n'a pu s'empêcher de lui envoyer un message pour lui exprimer toute la déception qu'elle a eu de lui.

L'histoire de Mame Penda a beau être poignante, elle n'est qu'un cas parmi des centaines voire des milliers de drames. En effet, au Sénégal comme en Afrique d'une manière générale, en plus des crimes rituels perpétrés sur la minorité albinos, il y a les harcèlements et les violences sexuelles qu'elles subissent et souvent au nom des croyances traditionnelles. Et pourtant leur seul particularité, c'est d'avoir un corps dépourvu de mélanine. Cette substance qui colore la peau, et aide les yeux à voir.

Le magazine Jeune Afrique rapporte par ailleurs dans un article consacré aux a priori sur les albinos : "Au Sénégal, plusieurs dizaines de femmes albinos se font violer tous les ans. Une croyance veut que cela soigne le Sida", relate l'hebdomadaire. Au Sénégal, le taux de prévalence de l'albinisme est difficilement chiffrable. Mais selon l'Agence de nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), le nombre de personnes atteintes est estimé à 2040, alors que le président de l'Association nationale des Albinos du Sénégal (ANAS) avance le chiffre de 10 500 albinos sur une population de 15 millions d'habitants.

Si les chiffres diffèrent, il y a au moins une constance : l'existence de harcèlement sexuel et de tentative de viol. Jusqu'à présent, Mame Penda, âgé actuellement de 29 ans, continue de vivre comme une proie dans la jungle. D'ailleurs, la fille ne se fait aucune illusion sur les motivations de ses prédateurs. "Je sais que toutes ces personnes n'ont qu'un seul objectif, coucher avec moi pour satisfaire un besoin mystique ou sexuel et me laisser partir. Récemment, un agent de la Senelec qui vit à Bambey ,a essayé la même chose avec moi", ajoute-t-elle.

Aujourd'hui, ces mésaventures répétées l'ont installée dans une paranoïa envers les hommes. "Maintenant, je ne peux plus faire confiance à un homme, je ne peux croire aucune de leurs déclarations".

Jeune fille albinos vivant à Tivaouane, Sokhna Aminata Lô conforte les propos de Mame Penda. Vêtue d'une jupe verte et d'un t-shirt blanc, cette étudiante en bureautique aborde le sujet d'un air éploré. "Nous souffrons énormément des violences sexuelles. Au Sénégal, on traite les albinos comme des animaux. Elles subissent partout des harcèlements sexuels", se désole-t-il, la voix traduisant une certaine impuissance.

La demoiselle se dit surtout peinée de voir certaines personnes vouloir profiter de leur handicap pour nourrir des superstitions. "Beaucoup d'hommes qui veulent sortir avec nous, ne veulent que satisfaire un besoin sexuel. Ils ne ressentent rien pour nous. Mais qu'ils sachent que nous sommes des humains avant d'être des albinos. Nous souhaitons être des mères de famille", lance-t-elle, tel un cri de cœur.

"Je ne peux plus faire confiance à un homme"

Pourtant, Sokhna Aminata Lô a cru un instant avoir trouvé l'oiseau rare. Il y a quelques années, elle a vu un homme lui faire des avances pendant plus d'un an. Vu sa persistance, elle s'est dit que c'était peut-être la bonne personne. "Un jour, j'ai décidé de lui donner une chance. Mais peu de temps après, il commence à avoir un comportement bizarre. Ne s'arrêtant pas là, il me demande de coucher avec lui. Une demande qui m'a tellement surprise car dans mon for intérieur, je savais qu'il n'avait qu'une seule motivation qui est celle de satisfaire à des besoins mystiques. C'est à partir de ce jour que j'ai commencé à sentir mon handicap, car si on me considérait comme une personne normale, on ne m'aurait pas traitée de la sorte", se désole-t-elle.
 

Partant de cette expérience, elle est aujourd'hui incapable de faire confiance à un homme. L'image d'un prédateur lui revient à l'esprit en permanence. "Au moment où je vous parle, j'ai peur d'avoir une relation parce que je ne connais pas l'intention des gens", lâche-t-elle.

Mah Keïta : "Le gars est venu me dire clairement qu'il veut avoir une relation sexuelle avec moi"

Dans ce lot de victimes, on trouve aussi des vedettes. Artiste musicienne, Mah Keïta est une ancienne pensionnaire du groupe "Takeifa". Elle a réussi à se faire un nom dans le milieu de la musique sénégalaise. Pour y arriver, il a fallu qu'elle soit assez ferme pour éloigner les prédateurs. Un jour, elle a été abordée par un homme à l'université. Ce dernier lui tient alors un langage surprenant. "Je n'avais que 19 ans. Le gars est venu me dire clairement qu'il veut avoir une relation sexuelle avec moi, car il veut devenir riche. Il n'a même pas tourné autour du pot, il me l'a dit directement, et il tenait vraiment à sa proposition". La réaction fut alors à la hauteur de l'affront. Aujourd'hui, Mah Keïta raconte l'histoire en riant, mais ce jour-là, elle a usé de menace de mort pour se débarrasser de son vis-à-vis.

Il faut dire que malgré leur mésaventure respective, ces trois interlocutrices sont plutôt chanceuses. D'autres ont vécu pire. "La plupart des albinos victimes de ces abus sexuels, s'en sortent avec des maladies ou des grossesses non désirées", soupire Mah Keïta.
 

Ainsi, la fille du commissaire Cheikhouna Keïta demande à toutes ces personnes qui pensent à coucher avec une albinos pour devenir riche, de se ressaisir. "Si c'était le cas, tous les albinos seraient riches. Vous voyez, j'ai de longs cheveux, si ça rendait riche, je serai milliardaire. D'ailleurs, la plupart des albinos vivent dans la pauvreté", observe-t-elle.

Raby, la joie de vivre

Pourtant, il y en a qui essaient de vivre leur vie sans se soucier de toutes ces superstitions qui tournent autour de leur handicap. Parmi elles, Raby Diop, cette jeune fille de 19 ans. Cette habitante du quartier Nasrou de Thiès est issue d'un père albinos. Sur conseil de ce dernier, elle s'est résolue à ignorer toutes les remarques, quoiqu'elles puissent être désobligeantes. "Je ne fais même pas attention sur les croyances autour de l'albinisme. Dans la rue, on entend trop de choses négatives à cause de notre maladie, mais on ne les écoute même pas. La seule différence que nous avons, c'est la peau".

Contrairement à celles qui vivent une angoisse permanente, la jeune Raby affiche même une joie de vivre débordante. Peut-être aussi parce que sa connaissance de cette réalité se limite à des cas entendus ça-et-là. "Je n'ai jamais vécu de violences sexuelles, mais j'entends toujours parler de ça. Toutes ces personnes qui pensent que coucher avec une albinos peut rendre riche, sont des incultes. J'ai mal quand j'entends ces genres de discours", s'est ainsi attristée Raby.
 

"Beaucoup d'infections sexuelles chez les filles albinos"

Pour Mohamadou Bamba Diop, président de l'Association nationale des Albinos du Sénégal (ANAS), avant que la question des droits humains ne devienne un sujet majeur, la violence sexuelle se réglait souvent à l'amiable, avec l'intermédiaire d'une autorité religieuse. En d'autres termes, si quelqu'un violait une femme albinos dans une communauté à laquelle la police ou la gendarmerie ne pouvaient pas intervenir, c'est souvent les chefs religieux qui s'impliquaient pour régler la situation. "Et la seule perdante est la femme albinos qui se retrouve avec un bébé sans père", regrette le président de l'ANAS.

Particulièrement lorsque celle-ci n'a aucune protection. C'est le cas d'une malade mentale albinos à Thiès, engrossée à 5 reprises : "Elle a aujourd'hui 5 enfants issus de viols. Elle était finalement devenue folle à cause de multiples agressions sexuelles. On l'a amenée au centre psychiatrique de "Dalal Xél" pour des soins, mais par malheur, c'était impossible de lui faire prendre des médicaments. Et si on l'amenait à l'hôpital, elle refusait automatiquement de manger et les gens ne voulaient pas prendre le risque de la laisser mourir", raconte Bamba.

En période électorale, le risque est encore plus grand. Bamba alertait alors la police de Thiès pour qu'elle soit placée au centre. "Elle était très agressive et insultait tous les gens qui passaient devant elle. Elle injuriait même le personnel de l'hôpital qui la soignait. Parfois, elle sortait nue dans les rues".

À ceux qui pensent que coucher avec une albinos guérit le Sida, M. Diop leur fait comprendre qu'ils ne font que participer à la propagation du virus, en le transmettant à des innocents. "En 2007, une association qui lutte contre le Sida avait organisé une campagne de dépistage. Ils ont décelé beaucoup de cas d'infections sexuelles chez les filles albinos. C'est là qu'on avait compris que les albinos sont train d'être abusées par des gens qui ne les marient pas".

Membre du Groupe de recherche sur les femmes et les lois au Sénégal (GREFELS), Aïssatou Cissé soutient que les droits sexuels des jeunes filles vierges albinos sont de plus en plus bafoués au Sénégal, surtout en périodes d'élections, à des fins de sacrifices. Une situation qui, bien que préoccupante, est loin de ce qui se passe au Congo ou en Tanzanie, où les filles vierges albinos sont sacrifiées sans qu'on ne cache les sévices lors de sacrifices rituels pour avoir un confort de vie.

Les étapes de la prise en charge

Le psychologue Abdoulaye Cissé explique que le harcèlement et le viol sont vécus de manière différente par les albinos. "En réalité, c'est deux faits différents parce que le viol, au-delà des stigmates physiques, atteint l'état mental de la victime. Ce n'est pas souvent le cas pour le harcèlement. Ce dernier peut laisser des séquelles sur le plan psychologique et mental mais pas sur le plan sexuel", détaille-t-il.

Selon lui, la victime de viol doit être assistée au plan médical, alors que celui qui est victime de harcèlement, n'a pas besoin d'accompagnement médical du fait qu'il n'y a pas eu passage à l'acte.

S'agissant de la prise en charge des deux cas, le psychologue affirme que la victime de viol, doit bénéficier d'une prise en charge holistique car le viol est un délit au Sénégal, donc du point de vue du droit, si l'acte est attesté, il peut y avoir des poursuites judiciaires. Ensuite, il y a une prise en charge sur le plan sanitaire, c'est-à-dire essayer de voir si le viol n'a pas laissé de séquelles ou une grossesse.

"La dernière étape est une prise en charge purement psychologique. La fille victime de viol peut avoir des traumatismes sur le plan psychique. Cependant, il y a un protocole de prise en charge des victimes qui consiste à l'accueillir au niveau des structures de prise en charge, la rassurer et enfin établir un protocole de traitement. Le processus qui peut aller jusqu'à 3 mois permettra à la fille de gagner une estime de soi, afin de mener une vie sexuelle normale", précise M. Cissé.

De son côté Mahmadou Mbodj, psychiatre de profession indique que : "dans le milieu africain, où la réalité humaine cohabite toujours avec celle des esprits invisibles, les albinos ont souvent été perçus comme étant à part, venus de l'autre monde"

Au Sénégal, il n'y a pas une loi spécifique dédiée à la protection des personnes vivant avec l'albinisme. Cependant, la loi d'orientation sociale numéro 2010-15, relative à la promotion et à la protection des droits des personnes handicapées, garantit la promotion et la protection de leurs droits contre toutes formes de discrimination. "Sont considérées comme discriminatoires, toutes les dispositions ou actes qui ont pour conséquence, l'exclusion ou peuvent causer la réduction des chances ou un préjudice aux personnes handicapées", a stipulé la loi. Il n'est pas évident cependant que cette loi suffit à assurer aux albinos la protection dont elles ont besoin face aux prédateurs sexuels.

La criminalisation, "une solution" selon la vice-présidente de l'Assemblée nationale

Considérant que les peines de prison infligées ne sont pas dissuasives, Awa Guèye, la vice-présidente de l'Assemblée nationale a proposé la criminalisation avec un appareil législatif très dur. Un appel soutenu par la maire de Dakar, Soham El Wardini, qui demande à l'Etat "des peines de perpétuité avec travaux forcés".

Toutefois, la présidente de l'Association des femmes juristes du Sénégal (AJS) Aby Diallo s'est désolée des peines de prison infligées à ces violeurs : " Malheureusement, l'AJS ne peut qu'accentuer la sensibilisation, aller vers les autorités et les sensibiliser par rapport aux effets pervers de ces décisions-là. Quand ce n'est pas suffisamment sanctionné, ça ne dissuade pas. Et les infractions vont continuer".

Et pendant ce temps, nombreux sont les albinos qui sont menacées de viols au quotidien au Sénégal.







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