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Joseph Gaï Ramaka : filmer pour résister, créer pour libérer

Lion d’Argent à Venise, sélectionné à Cannes et à Sundance avec « Karmen Geï », le réalisateur né à Saint-Louis a fait de chaque image un acte politique.

Rédigé par leral.net le Samedi 29 Août 2026 à 09:00 | | 0 commentaire(s)|

Joseph Gaï Ramaka a obtenu le Lion d’Argent de la Mostra de Venise en 1997 pour « Ainsi soit-il ! », avant de faire événement en 2001 avec « Karmen Geï », sélectionné à Cannes et à Sundance. Né le 9 novembre 1952 à Saint-Louis, le réalisateur, scénariste et producteur bâtit depuis plus de trente ans une œuvre à l’intersection de l’émotionnel et du politique.


Artisan du sens et de la mémoire

Joseph Gaï Ramaka, réalisateur sénégalais, Lion d'Argent à la Mostra de Venise 1997.
Joseph Gaï Ramaka, réalisateur sénégalais, Lion d'Argent à la Mostra de Venise 1997.
Diplômé de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et de l’Institut des Hautes Études Cinématographiques de Paris, Joseph Gaï Ramaka entre dans le cinéma avec une conviction : l’Afrique doit être racontée par ses propres voix.

Dès les années 1990, il crée en France Les Ateliers de l’Arche, structure indépendante dédiée au cinéma d’auteur, puis l’étend à Dakar en 1997 avec Ghaël Samb Sall.

L’année suivante, il inaugure l’Espace Bel’Arte, première salle du pays équipée en Dolby numérique et réservée aux œuvres indépendantes. Il ne se contente pas de filmer : il crée les conditions d’un cinéma libre.

Venise, puis Cannes : la reconnaissance internationale

En 1997, son moyen-métrage « Ainsi soit-il ! », d’après une pièce de Wole Soyinka, remporte le Lion d’Argent à la Mostra de Venise dans la catégorie Corto-Cortissimo. Le film reçoit également le Grand Prix Vues d’Afrique en 1998.

En 2001, il crée l’événement avec « Karmen Geï », adaptation dynamique et sensuelle de l’opéra « Carmen » transposé dans un univers africain.

Le film, sélectionné à Cannes et au Sundance Film Festival, suscite autant d’admiration que de controverse. Il est récompensé par le Prix du Meilleur Long Métrage au Festival panafricain du film de Los Angeles.

Quand le cinéma devient contre-pouvoir

En 2006, il approfondit son engagement politique avec « Et si Latif avait raison ! », documentaire consacré au journaliste et militant anti-corruption Me Babacar Latif Guèye.

Le film, primé au Festival Vues d’Afrique de Montréal, interroge les fondations de la démocratie sénégalaise.

La même année, il fonde l’Observatoire Audiovisuel sur les Libertés, puis co-crée avec Abdoulaye Diallo la Coordination Africaine Audiovisuelle pour la Démocratie, dans la foulée du Forum Social Mondial de Bamako.

« Plan Jaxaay ! », la caméra dans la banlieue inondée

Son court-métrage « Plan Jaxaay ! », tourné en 2007 dans les banlieues de Dakar frappées par les inondations, poursuit cette dynamique de dénonciation.

Il y donne la parole aux oubliés et expose les dysfonctionnements de l’État. Chez Ramaka, l’image et l’action ne se dissocient jamais : il filme pour intervenir, il crée pour mobiliser.

Cette exigence traverse toute sa filmographie de scénariste et d’adaptateur, où la littérature et le théâtre dialoguent avec le réel : « Combat de Nègre et de Chiens » d’après Bernard-Marie Koltès, « Baby Sister » d’après Chester Himes, ou encore « La nuit du Varan » et « Le Train Bleu ».

Dans un continent où la liberté d’expression demeure précaire, il persiste à croire que le cinéma peut encore éveiller les consciences.

Un regard plus personnel, sans renier l’engagement

En 2009, il étonne avec « It’s My Man ! », première histoire d’amour tournée aux États-Unis. Plus introspectif, ce film ouvre une dimension personnelle dans son œuvre.

Il y explore l’exil, les identités plurielles et les fractures raciales, avec une empathie constante pour les êtres marginalisés.

Des rites de pluie aux archives d’un continent

Avant la reconnaissance internationale, il y avait le documentaire. « Baaw-Naan, Rites de pluie » (1985) lui vaut le Masque d’Or à Nice, une mention spéciale au Bilan du Film Ethnographique de Paris et un premier prix à Pérouse.

Suivront « La Musique lyrique Peul » (1986), « Portrait d’un mannequin » (1986) et « Nitt… N’Doxx, les Faiseurs de pluie » (1989), présenté à la Mostra de Rimini et diffusé sur Channel 4 et La Sept Arte.

Producteur, il a également accompagné des projets africains, européens et transatlantiques, de « Niwam » de Clarence Thomas Delgado à « Au bout du fleuve » d’Imunga Ivanga.

Une voix libre installée à La Nouvelle-Orléans

Aujourd’hui basé à La Nouvelle-Orléans, Joseph Gaï Ramaka poursuit son chemin d’auteur, à la croisée des luttes et des esthétiques.

Chaque film, chaque projet incarne une même vision : celle d’un cinéma africain affranchi des normes, audacieux dans sa forme, implacable dans ses questionnements.

Car pour lui, filmer n’est jamais neutre : c’est un acte de résistance, un geste de mémoire, une déclaration d’indépendance.