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Kaouther Ben Hania : la cinéaste tunisienne qui filme là où d’autres détournent le regard

De Sidi Bouzid à Cannes, Venise et aux Oscars, la réalisatrice a construit une œuvre couronnée par le César du meilleur documentaire et le Grand Prix du jury de la Mostra.

Rédigé par leral.net le Vendredi 28 Août 2026 à 09:00 | | 0 commentaire(s)|

Kaouther Ben Hania a reçu en 2025 le Grand Prix du jury de la 82e Mostra de Venise pour « La Voix de Hind Rajab ». Née en 1977 à Sidi Bouzid, la réalisatrice tunisienne est devenue en une décennie l’une des voix les plus singulières du cinéma contemporain, de Cannes aux Oscars.


Une vocation née en Tunisie, nourrie par le monde

Kaouther Ben Hania, Grand Prix du jury de la Mostra de Venise 2025 pour "La Voix de Hind Rajab".
Kaouther Ben Hania, Grand Prix du jury de la Mostra de Venise 2025 pour "La Voix de Hind Rajab".
Née le 27 août 1977 à Sidi Bouzid, Kaouther Ben Hania — dont le nom est aussi orthographié Kaouther Ben Henia — construit son parcours au début des années 2000.

Entre 2002 et 2004, elle étudie à l’École des arts et du cinéma de Tunis et réalise plusieurs courts métrages, dont « La Brèche ». En 2003, un atelier d’écriture financé par Euromed renforce son intérêt pour la construction narrative.

L’année suivante, elle rejoint La Fémis, en France. Cette expérience élargit son horizon artistique sans l’éloigner de ses racines : elle confronte son regard tunisien à d’autres traditions cinématographiques.

Son travail pour Al Jazeera Documentary Channel, jusqu’en 2007, l’immerge dans l’univers du documentaire. Elle y apprend à observer, à écouter et à saisir les détails qui transforment un témoignage en récit.

« Le Challat de Tunis » : la satire comme miroir de la société

En 2014, elle signe son premier long métrage, « Le Challat de Tunis ». À travers une satire sociale teintée d’ironie, elle observe les rapports entre les femmes et les hommes et met en lumière les contradictions d’une société confrontée à ses préjugés.

Le film est récompensé au Festival international du film de femmes de Salé et au Festival international du film francophone de Namur, où il reçoit le Bayard d’or de la meilleure première œuvre.

Dès cette première œuvre, le ton est donné : la réalisatrice ne veut pas d’un cinéma confortable.

« La Belle et la Meute » : une histoire individuelle devenue combat collectif

En 2017, elle revient avec « La Belle et la Meute », œuvre plus sombre et profondément politique, présentée dans la section Un Certain Regard du Festival de Cannes.

À travers le parcours d’une jeune femme confrontée à la violence et aux mécanismes institutionnels qui prolongent le traumatisme des victimes, elle interroge la condition féminine et le poids du silence.

Le film est nommé en 2018 au prix Lumière du meilleur film francophone et choisi par la Tunisie pour représenter le pays aux Oscars 2019, sans accéder à la sélection finale.

« L’Homme qui a vendu sa peau » : la consécration internationale

En 2021, « L’Homme qui a vendu sa peau » devient le premier film tunisien sélectionné aux Oscars dans la catégorie du meilleur film international.

Cette reconnaissance constitue un moment majeur pour la cinéaste, mais aussi pour le cinéma tunisien, qui trouve une nouvelle visibilité sur la scène mondiale.

Derrière cette histoire, la réalisatrice poursuit ses interrogations sur la liberté, la dignité, l’identité et les rapports de pouvoir.

« Les Filles d’Olfa » : quand le réel et la fiction se répondent

En 2023, « Les Filles d’Olfa » est présenté en compétition officielle au Festival de Cannes. Le film repose sur une construction hybride mêlant documentaire, témoignages, reconstitution et interprétation.

La réalisatrice y explore l’histoire d’une mère et de ses filles, les blessures de la mémoire et les traces laissées par les événements sur plusieurs générations.

Cette hybridation devient une signature artistique : chez Kaouther Ben Hania, la frontière entre documentaire et fiction n’est pas une limite, mais un territoire de création. Le film reçoit en 2024 le César du meilleur film documentaire.

« La Voix de Hind Rajab » : faire entendre une voix au cœur de la tragédie

En 2025, « La Voix de Hind Rajab » marque une nouvelle étape. Présenté à la 82e Mostra de Venise, le film y reçoit le Grand Prix du jury.

L’œuvre s’appuie sur l’enregistrement réel d’un appel au secours d’une enfant palestinienne de six ans adressé au Croissant-Rouge palestinien. À partir de cette matière documentaire, des comédiens incarnent les membres des équipes humanitaires confrontées à l’urgence.

En février 2026, le film reçoit le prix Cinema for Peace, décerné lors de la Berlinale. À cette occasion, la réalisatrice choisit de laisser son prix sur place, affirmant qu’elle le reprendrait lorsque la paix serait considérée comme une obligation juridique et morale et que les responsabilités seraient établies.

Une filmographie qui refuse les frontières

Satire, drame, documentaire, fiction, reconstitution : la réalisatrice traverse les genres sans jamais perdre son fil conducteur.

Ses films parlent des femmes, des victimes, des invisibles, des migrants, des familles fracturées et des individus confrontés aux institutions. Mais son cinéma ne se résume pas à la dénonciation : il cherche la complexité et les contradictions.

Ses œuvres ont trouvé leur place à Cannes, à Venise, aux Oscars et aux César, en passant par Namur, Salé et les Journées cinématographiques de Carthage. Elle a été faite chevalier de l’Ordre national du Mérite tunisien en 2016.

De Sidi Bouzid à la scène mondiale

Le parcours de Kaouther Ben Hania raconte la trajectoire d’une cinéaste qui a su transformer un regard local en langage universel.

Son œuvre puise dans les réalités de la Tunisie, du monde arabe et de l’Afrique, tout en abordant des questions qui traversent les sociétés contemporaines : la liberté, la dignité, les violences faites aux femmes, l’identité, la mémoire et la responsabilité.

Sa force réside aussi dans son refus de choisir entre engagement et exigence artistique. Une caméra qui observe, une écriture qui dérange, des personnages qui refusent de disparaître.