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Le soleil ne s’importe pas : le Sénégal à l’heure de la souveraineté énergétique

Rédigé par leral.net le Mardi 18 Août 2026 à 20:30 | | 0 commentaire(s)|

Le Sénégal est peut-être à un tournant de son histoire énergétique. Longtemps confronté à une forte dépendance aux énergies conventionnelles, le pays dispose pourtant d’un avantage stratégique considérable encore insuffisamment transformé en puissance économique : son potentiel solaire.

Le parc photovoltaïque sénégalais atteindrait aujourd’hui 671 MW, selon les données sectorielles compilées par AFSIA et GOGLA. Le pays ambitionne également de porter les énergies renouvelables à 40 % de son mix électrique à l’horizon 2030. À cela s’ajoute l’émergence de nouveaux projets associant solaire et stockage. Autant d’évolutions qui semblent ouvrir une nouvelle étape de la transition énergétique sénégalaise.

Reste désormais à savoir comment cette dynamique peut être transformée en levier de souveraineté énergétique.

Car derrière la transition se joue un enjeu beaucoup plus fondamental : celui de la souveraineté énergétique. Un pays ne devient pas souverain simplement parce qu’il produit davantage d’électricité sur son territoire. Il le devient lorsqu’il réduit ses vulnérabilités, diversifie intelligemment son mix, maîtrise progressivement les technologies essentielles, développe ses propres compétences et transforme ses investissements énergétiques en capacités industrielles nationales.

C’est dans cette perspective que les développements récents prennent tout leur sens. À Shenzhen, la Senelec et Huawei ont conclu un protocole d’accord portant sur deux centrales photovoltaïques de 50 MW chacune, prévues à Linguère et à Koungheul, auxquelles doit être associé un dispositif de stockage de 30 MW/90 MWh.

Cette initiative, intervenue dans le cadre d’une mission des autorités énergétiques sénégalaises en Chine, constitue un signal intéressant : le Sénégal semble progressivement entrer dans une nouvelle phase, celle où le solaire ne peut plus être pensé uniquement comme une énergie alternative, mais comme l’une des composantes structurantes de sa stratégie énergétique.

Ces 100 MW supplémentaires prendront toute leur portée stratégique s’ils contribuent, au-delà de l’électricité produite, à renforcer les capacités nationales et la maîtrise progressive de la chaîne de valeur.

Car installer des mégawatts est une chose ; construire une souveraineté énergétique en est une autre.

Le paradoxe solaire sénégalais

Les chiffres montrent que le Sénégal n’est déjà plus un acteur marginal du photovoltaïque en Afrique de l’Ouest.

Selon les données compilées par l’Africa Solar Industry Association (AFSIA) et GOGLA, reprises en février 2026 par pv magazine, le parc photovoltaïque sénégalais atteindrait environ 671 MW, ce qui placerait le pays au troisième rang des marchés solaires d’Afrique de l’Ouest, derrière le Nigeria et la Côte d’Ivoire.

La composition de cette puissance est encore plus instructive que le chiffre global. Elle comprendrait 307,5 MW de grandes centrales, près de 294 MW dans le résidentiel et 58,2 MW en autoconsommation dans les entreprises, auxquels s’ajoutent les mini-réseaux et les systèmes solaires domestiques.

Cette répartition révèle une transformation profonde : le solaire sénégalais n’est plus seulement l’affaire des grandes infrastructures énergétiques. Il se diffuse progressivement dans les maisons, les entreprises et les territoires, faisant émerger, à côté du système électrique centralisé, une production plus décentralisée.

Le Sénégal n’est donc plus au stade où il faudrait démontrer qu’il possède un potentiel solaire. La question stratégique est désormais de savoir comment transformer ce potentiel et les capacités déjà installées en avantage économique, technologique et industriel.

Le soleil ne s’importe pas

Il y a quelque temps, dans une réflexion intitulée Le solaire pour réussir la souveraineté énergétique au Sénégal, je défendais précisément l’idée que le pays devait considérer son gisement solaire comme un actif stratégique.

Avec une ressource pouvant, selon les zones, avoisiner 6 kWh par mètre carré et par jour, le Sénégal possède une matière première énergétique exceptionnelle dont l’exploitation peut contribuer à modifier durablement son rapport à l’énergie.

Contrairement aux combustibles importés, le soleil ne dépend ni des tensions géopolitiques, ni des routes maritimes internationales, encore moins des fluctuations des marchés mondiaux. Il est disponible quotidiennement sur une grande partie du territoire national.

Transformer cette ressource en électricité abondante, compétitive et fiable n’est donc pas simplement une politique environnementale : c’est une politique économique, industrielle, de sécurité énergétique et, fondamentalement, de souveraineté.

La Chine : partenaire, mais surtout école

Le choix de Shenzhen est, à cet égard, particulièrement symbolique.

La Chine n’a pas construit sa puissance solaire en se contentant d’installer des panneaux photovoltaïques. Elle a progressivement bâti un écosystème industriel intégrant la fabrication des équipements, les batteries, l’électronique de puissance, l’ingénierie, la recherche, les infrastructures et le déploiement à grande échelle.

C’est précisément cette logique de chaîne de valeur que le Sénégal devrait observer et chercher à adapter à ses propres réalités.

La question stratégique n’est donc pas uniquement de savoir combien de mégawatts Huawei peut contribuer à installer au Sénégal, mais plutôt de déterminer quelles capacités technologiques et industrielles le pays aura acquises dans dix ans grâce à ces partenariats.

C’est probablement là que se situe la frontière entre une simple transition énergétique et une politique de souveraineté énergétique.

Les futurs partenariats devraient ainsi intégrer progressivement des objectifs mesurables de transfert de compétences, de formation d’ingénieurs et de techniciens sénégalais, de maintenance locale, de recherche appliquée, de participation des entreprises nationales et de contenu local.

Lorsque les volumes et les conditions économiques le permettront, il faudra également poser la question de l’assemblage, puis éventuellement de la fabrication locale de certains composants.

Car le Sénégal doit éviter de réussir sa transition énergétique en déplaçant simplement sa dépendance : hier dépendant des combustibles et équipements importés, il ne faudrait pas qu’il devienne demain entièrement dépendant des technologies renouvelables importées.

Changer de dépendance ne signifie pas conquérir sa souveraineté.

Le stockage, prochaine frontière de la transition

L’autre dimension stratégique de l’accord conclu à Shenzhen tient dans les chiffres du stockage annoncé : 30 MW/90 MWh.

Il ne s’agit pas d’un simple complément technique aux centrales photovoltaïques. Le stockage change profondément la manière de penser l’intégration du solaire dans le système électrique, puisque la production photovoltaïque dépend de la disponibilité de la ressource alors que le réseau doit répondre à la demande des consommateurs à toute heure.

À mesure que la pénétration du solaire progressera, le Sénégal devra donc raisonner non plus uniquement en capacité de production, mais en architecture globale du système électrique.

Production, stockage, transport, distribution, interconnexions, numérisation et gestion intelligente de la demande devront être pensés ensemble.

La prochaine bataille du solaire ne se gagnera donc pas uniquement dans les panneaux photovoltaïques : elle se jouera également dans les batteries, les réseaux et l’intelligence avec laquelle le système électrique sera piloté.

De 671 MW à une industrie solaire sénégalaise

C’est précisément dans cette perspective que Linguère et Koungheul peuvent prendre une dimension beaucoup plus importante.

Ces projets ne devraient pas être considérés comme une finalité, mais comme de nouvelles briques d’une doctrine sénégalaise de souveraineté solaire.

Celle-ci pourrait articuler les grandes centrales avec stockage, le solaire résidentiel, l’autoconsommation industrielle, les micro-réseaux, l’électrification rurale, la solarisation progressive des infrastructures publiques ainsi que le développement des usages productifs de l’électricité.

Dans les territoires agricoles, l’agrivoltaïsme offre, par exemple, des perspectives particulièrement intéressantes en permettant de conjuguer production agricole et production d’énergie solaire sur un même espace.

L’électricité ainsi produite peut alimenter le pompage et l’irrigation, mais également les chambres froides, les infrastructures de conservation et les petites unités de transformation, créant ainsi une chaîne de valeur énergétique au service de l’agriculture.

Dans les bâtiments publics, l’État pourrait lui-même devenir le démonstrateur de la transition qu’il souhaite accélérer en faisant progressivement des administrations, universités, hôpitaux et autres infrastructures publiques des producteurs d’une partie de l’électricité qu’ils consomment.

Le mégawatt solaire cesserait alors d’être uniquement une statistique énergétique pour devenir un instrument de développement territorial, de compétitivité et d’industrialisation.

Gaz et solaire : sortir du faux débat

L’entrée du Sénégal dans l’ère pétrolière et gazière ne rend nullement cette ambition solaire contradictoire.

La souveraineté énergétique ne consiste pas à remplacer idéologiquement une source d’énergie par une autre, mais à construire le bouquet énergétique le plus robuste, le plus compétitif et le mieux adapté aux intérêts économiques et stratégiques du pays.

Le gaz peut participer à la sécurisation du système électrique et accompagner la transition, tandis que le solaire permet d’exploiter une ressource nationale abondante et de diversifier davantage la production.

Le stockage facilite, de son côté, l’intégration croissante des renouvelables.

La question n’est donc pas de choisir entre le gaz et le solaire, mais de déterminer quel mix énergétique donnera au Sénégal le maximum de sécurité, de compétitivité et d’autonomie.

100 MW aujourd’hui. Une industrie demain ?

C’est finalement à cette aune qu’il faudra mesurer, dans quelques années, la portée de cette séquence de coopération énergétique engagée à Shenzhen.

La réussite ne devra pas seulement se compter en mégawatts installés, mais également en ingénieurs et techniciens sénégalais formés, en entreprises nationales intégrées aux projets, en capacités locales de maintenance, en maîtrise des technologies de stockage, en investissements dans la recherche et l’innovation et, surtout, en emplois créés.

À terme, l’ambition devra être d’aller encore plus loin, en créant les conditions permettant l’assemblage, voire la fabrication locale de certains équipements de la chaîne de valeur solaire.

Huawei peut apporter les technologies, la Chine partager son expérience et les investisseurs mobiliser les capitaux nécessaires.

Mais l’enjeu, pour le Sénégal, sera de transformer ces partenariats en compétences, en savoir-faire et en capacités industrielles durables.

Car si les technologies, l’expertise et les capitaux peuvent venir d’ailleurs, la souveraineté, elle, ne s’importe pas : elle se construit.

Cheikh Seck
Analyste stratégique – Énergie, gouvernance et politiques publiques