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Samedi 29 Novembre 2025

Pétrodollars et influence: Comment le Qatar, Dubaï et d’autres pays arabes arrosent les élites africaines


Depuis plus de trente ans, les monarchies du Golfe et certains régimes arabes utilisent l’argent du pétrole et du gaz pour peser sur les équilibres politiques africains. Derrière l’aide au développement, les grands contrats et la solidarité islamique, on retrouve parfois des transferts d’argent personnels à des chefs d’État, des hommes d’affaires et des réseaux d’influence. Le cas d’Abdoulaye Wade en fin de règne n’est qu’un exemple parmi d’autres d’un système beaucoup plus large.



I. Pourquoi le Qatar, les Émirats et l’Arabie saoudite regardent vers l’Afrique

Depuis les années 2000, les États du Golfe – Qatar, Émirats arabes unis, Arabie saoudite, Koweït notamment – ont fait de l’Afrique un terrain stratégique.

Ils y cherchent :
• des marchés en forte croissance pour leurs capitaux ;
• un accès facilité à des ressources minières, agricoles et énergétiques ;
• des positions géopolitiques clés : Sahel, Corne de l’Afrique, mer Rouge, Golfe de Guinée ;
• des alliés politiques capables de les soutenir dans les forums internationaux face aux puissances occidentales, à la Chine, à la Russie, ou encore à la Turquie.

Les think tanks parlent désormais d’un “pivot du Golfe vers l’Afrique” : les investissements, l’aide publique au développement, les dons religieux et les contrats sécuritaires servent aussi, de fait, d’outils d’influence politique.


II. Les mécanismes : entre aide officielle et financements politiques

Derrière les belles photos de signature d’accords, plusieurs niveaux de flux se superposent.

1. L’aide officielle au développement
Les fonds saoudiens, qataris ou émiratis financent :
• routes, barrages, hôpitaux, universités,
• projets agricoles ou d’eau potable,
• construction ou rénovation de mosquées et centres islamiques.

Politiquement, cela crée une dépendance douce : un État massivement aidé hésite à critiquer Riyad, Doha ou Abou Dhabi, même lorsqu’il n’est pas d’accord.

2. Les grands investissements “stratégiques”
Les Émirats sont devenus des acteurs incontournables dans les ports, les zones franches, les mines, l’immobilier. Le Qatar multiplie les projets dans les mines, l’aviation, l’hôtellerie et les infrastructures (par exemple en Afrique centrale et australe).

Officiellement, tout est “business”. Mais derrière chaque port concédé, chaque mine, chaque terminal aéroportuaire, il y a un rapport de force politique et des intermédiaires locaux qui touchent leur part.

3. La sécurité et le militaire
Coopération antiterroriste, bases militaires, contrats d’armement, participation à des coalitions (comme la guerre au Yémen aux côtés de l’Arabie saoudite) : les pays du Golfe achètent aussi des alliés sécuritaires sur le continent. Certains États africains envoient des troupes, obtiennent du matériel, des financements, parfois des promesses d’investissements.

4. Les flux plus opaques : dons, commissions, financements politiques
C’est là que le sujet devient explosif :
• “cadeaux” personnels offerts à des dirigeants ;
• commissions sur marchés publics et concessions stratégiques ;
• financement discret de campagnes électorales ou de partis ;
• programmes de passeports vendus pour le compte de pays du Golfe ;
• corruption dans le sport (ex : football africain et candidature du Qatar au Mondial 2022).

C’est dans cette dernière zone grise que se situent des cas comme Abdoulaye et Karim Wade au Sénégal, les ex-présidents des Comores, ou certains réseaux autour de l’ANC en Afrique du Sud.


III. Cas Sénégal : la fin de règne d’Abdoulaye Wade et l’argent du Golfe

1. Qatar et la polémique des “millions de fin de règne”
Plusieurs sources sénégalaises et internationales ont relayé des accusations lourdes : en fin de règne, l’ancien président Abdoulaye Wade aurait bénéficié de sommes importantes venues du Qatar.
• Le fils de Mouammar Kadhafi, Saïf al-Islam, affirme publiquement que Wade aurait reçu environ 13 milliards de F CFA (soit plus de 20 millions d’euros) en provenance de Doha, via son fils Karim Wade, en échange d’un soutien politique aux rebelles libyens.
• La contrepartie alléguée : la reconnaissance rapide du Conseil national de transition (CNT) et le fameux déplacement de Wade à Benghazi pour appeler au départ de Kadhafi.

Certaines discussions militantes évoquent la somme de 7 millions de dollars, d’autres parlent de 13 milliards F CFA. Ce qui est certain, c’est que ces montants sont contestés et n’ont pas fait l’objet d’un jugement spécifique : ils restent au stade d’accusations et de révélations médiatiques.

La justice sénégalaise, elle, a préféré juger Karim Wade sur un patrimoine global inexpliqué (plus de 100 milliards F CFA), sans isoler publiquement chaque flux (Qatar, télécoms, port, etc.).
La question précise des “millions du Qatar” reste donc, à ce jour, politiquement brûlante, mais juridiquement non tranchée.

2. DP World Dakar : Dubaï au cœur du système
Autre volet de l’influence du Golfe au Sénégal : le contrat du terminal à conteneurs de Dakar, attribué en 2007 au géant portuaire DP World (Dubaï).

Les révélations des Panama Papers ont mis en lumière :
• l’existence de contrats de “conseil” entre une filiale de DP World et des sociétés offshore liées à Mamadou Pouye, proche de Karim Wade ;
• un premier contrat d’environ 7,2 millions d’euros,
• suivi de paiements mensuels de 65 000 euros,
• puis d’un second contrat pour plusieurs millions de dollars sur les opérations africaines.

DP World invoque des services de consulting. Mais pour nombre d’observateurs sénégalais, cela ressemble fortement à un habillage juridique de rétrocommissions sur un marché stratégique, au bénéfice de l’entourage du pouvoir d’alors.

3. Sudatel : Soudan, Dubaï et les millions qui disparaissent
L’affaire de la 3ᵉ licence de téléphonie mobile sénégalaise, attribuée à l’opérateur Sudatel (Soudan, pays arabe et africain), illustre un autre schéma.
• Montant officiel de la licence : 200 millions de dollars.
• Environ 100 millions arrivent bien sur les comptes de l’État sénégalais (BCEAO).
• Mais selon des enquêtes relayées par la presse, près de 100 autres millions seraient partis vers un compte de l’Abu Dhabi United Arab Bank, au profit d’une société offshore basée à Dubaï : “The Red Sea”.
• Cette société est décrite, par certaines sources, comme contrôlée par un fils du président Wade, ce qui revient à dire qu’une part gigantesque de la licence télécom serait passée dans des circuits privés, via le système financier du Golfe.

Là encore, il s’agit d’allégations nourries par des documents bancaires et des procédures à l’étranger, mais qui n’ont pas été jugées dans le détail au Sénégal. Le schéma, lui, est révélateur : fonds arabes + offshore à Dubaï = enrichissement personnel présumé.

4. Arabie saoudite, troupes au Yémen et “pétrodollars”
En 2015, le président Macky Sall annonce l’envoi de 2 100 soldats sénégalais pour soutenir la coalition menée par l’Arabie saoudite au Yémen.
• Officiellement : protection des Lieux saints et solidarité avec un pays frère.
• Officieusement, une partie de la presse sénégalaise voit dans cette démarche une opération qui “sent le pétrodollar”, en lien avec la recherche de financements pour le Plan Sénégal Émergent (PSE).

Même sans preuve d’un don personnel, le message géopolitique est clair : services militaires et diplomatiques “offerts” à Riyad, en espérant un retour sous forme de financements saoudiens plus rapides et moins exigeants que ceux des bailleurs occidentaux.


IV. Autres cas africains : quand l’argent arabe finance directement des acteurs politiques

1. ANC et Nelson Mandela : les dons des monarchies du Golfe
En Afrique du Sud, des enquêtes sur les finances historiques de l’ANC montrent que, dès les années 1990, le parti de Nelson Mandela a bénéficié de dons massifs de dirigeants du Golfe :
• le roi Fahd d’Arabie saoudite aurait donné des dizaines de millions de dollars à l’ANC ;
• le sheikh Zayed ben Sultan Al Nahyan (Émirats arabes unis) aurait également apporté un soutien financier conséquent ;
• en parallèle, Mouammar Kadhafi (Libye) a souvent été décrit comme un “banquier de la lutte anti-apartheid”, avec plusieurs millions versés lors de tournées de collecte de fonds.

Officiellement, ces dons soutenaient la lutte contre l’apartheid. Mais ils ont aussi servi à construire une machine politique dotée de ressources extérieures importantes, difficiles à contrôler et à tracer.

2. Kadhafi, le “carnet de chèques africain”
Pendant des années, Tripoli fut une destination incontournable pour nombre de dirigeants africains.

Les témoignages convergent : Kadhafi :
• finançait des mouvements rebelles comme des partis au pouvoir ;
• distribuait du cash à des chefs d’État en visite ;
• investissait via le Libya Africa Portfolio dans des banques, hôtels, télécoms, universités, mosquées.

Un observateur résumait : “Les responsables venaient à Tripoli parce qu’il y avait de l’argent à prendre.”
Schéma clair : argent arabe contre loyauté politique africaine.

3. Comores : passeports vendus aux Émirats et au Koweït
Aux Comores, un programme de vente de passeports a été monté avec des pays du Golfe.
• Une loi de 2008 permettait d’accorder la nationalité comorienne à des milliers de Bidoons (apatrides) des Émirats arabes unis et du Koweït, en échange de centaines de millions de dollars destinés officiellement au développement.
• En pratique, une énorme partie de ces sommes n’a jamais atteint le Trésor.
• L’ex-président Ahmed Abdallah Sambi et ses partenaires, dont l’homme d’affaires Bashar Kiwan, ont été accusés d’avoir détourné plus de 100 millions de dollars.
• Sambi a été condamné à la prison à vie pour “haute trahison”.

Ici, le schéma est brut : financement arabe structuré et légal au départ, qui finit en caisse noire privée.

4. Qatar, football et réseaux africains
Autre canal d’influence : le football.

L’ancien responsable qatari de la FIFA, Mohamed Bin Hammam, est accusé d’avoir versé plusieurs millions de dollars à des dirigeants de fédérations africaines pour obtenir leur soutien à la candidature du Qatar au Mondial 2022.

Même si cela relève du sport, on touche à des réseaux d’élites :
ces dirigeants cumulent souvent des positions dans le football, les milieux d’affaires et les cercles politiques.
L’argent qatari, ici, achète autant des votes que des relations et des relais d’influence en Afrique.


V. Ce que montre l’ensemble de ces cas
1. L’Afrique est devenue un terrain de chasse géopolitique
Les États du Golfe veulent des alliés, des voix à l’ONU, des soutiens dans les crises régionales et des accès privilégiés aux ressources.
2. La frontière entre “aide” et “financement politique” est floue
Largent circule sous forme de prêts, d’investissements, de contrats de conseil ou de dons. Mais la logique reste souvent la même : argent contre influence.
3. Les dirigeants africains jouent aussi ce jeu
Certains exploitent la concurrence entre Qatar / Arabie saoudite / Émirats / Turquie / Occident pour maximiser les retombées, y compris personnelles.
Les cas Wade (Qatar, Sudatel, DP World) ou Sambi (Comores) montrent comment une opportunité diplomatique peut se transformer en caisse noire privée.
4. Les risques pour la souveraineté et la démocratie sont majeurs
• Opacité totale sur les montants et les contreparties ;
• Tentation de financer des campagnes ou des réseaux pour maintenir des régimes favorables ;
• Dépendance financière qui limite la liberté des États africains ;
• Confusion entre intérêt national et intérêts personnels des dirigeants.

La question n’est plus de savoir si l’argent du Golfe influence la politique africaine.
La vraie question, pour les peuples comme pour les partenaires internationaux, est :
qui contrôle ces flux, et au profit de qui ?






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