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Lundi 21 Octobre 2019

Près de 100 milliards de cotisations sociales échappent à l’Etat


Devant la porte d’une modeste concession, je toque à la porte. Une petite voix me demande qui je suis. A l’intérieur, une jeune fille, dix-sept ans au compteur, ouvre et m’installe dans le salon. Elle court dans la cuisine et continue de mijoter sa sauce et en même temps, elle fait des va-et-vient à la chambre des enfants de sa patronne pour les surveiller. C’est presque un rituel bien connu des visiteurs.



Car les « bonnes à tout faire » ornent le décor des appartements. Appelées femmes de ménage ou « domestiques » ou encore « bonnes », elles font partie du paysage urbain sénégalais. Toutes les maisons en ont, quelle que soit la modicité du revenu des employeurs. Ou presque.

Une part importante de cette population jeune, peu instruite et majoritairement féminine, loue ainsi ses forces dans le travail domestique. Un concours de circonstance a favorisé ce phénomène. Awa Gassama dans son livre intitulé Le marché du travail domestique au Sénégal, en explique l’origine : « Les conditions matérielles d’existence désastreuses des campagnes sénégalaises ont provoqué, au cours des trente-cinq dernières années, un afflux de main-d’œuvre dans les centres urbains. Cette offre a rencontré en ville un type de demande de travail qui a encouragé sa féminisation ».

Elle ajoute que « si, dans un premier temps, les conditions de vie difficiles ont été provoquées par la sécheresse, le retour des pluies de ces dernières années n’a pas pu améliorer le niveau de vie des paysans car, d’autres facteurs, comme l’absence de la modernisation agricole, la familiarisation avec les revenus monétaires, ou encore la surpopulation, contribuent de plus en plus à la production de cette main-d’œuvre. »

Mais l’accès à l’emploi devient de plus en plus difficile pour les postulantes dont on peut noter le désarroi à travers leurs techniques de recherche d’emploi. Les domestiques cherchent du travail en frappant aux portes des domiciles, par recommandation ou en attendant, assises à même le sol sur les nombreuses aires de repos transformées en marchés de fortune qui se sont multipliés ces dernières années, ou dans des lieux publics non prévus pour cela.

C’est le cas du rond-point Liberté 6 où nous avons rencontré un courtier. Un vieux assis à califourchon sur une natte à moitié décousue. C’est l’homme par lequel toute entente entre client et domestique passe. Mamadou Bamba Diakhaté se proclame même responsable des « femmes ménagères » du rond-point Liberté 6. Son travail consiste à placer les domestiques. Il revient en détails sur sa fiche de poste : «Tous les clients passent par moi pour trouver le profil souhaité. Je leur propose des femmes de ménage. Elles discutent entre elles jusqu’à trouver un commun accord. Les prix varient entre 45 mille et 60 mille francs Cfa. Parfois, il arrive que certaines patronnes refusent de payer à la fin du mois ou des cas de vol notés. J’interviens pour régler ces genres de cas. J’ai à ma disposition un registre pour enregistrer toutes ces femmes de ménage. Chaque accord trouvé, j’ai une commission de 5 mille francs Cfa».

Le faible salaire offert par les employeurs, leurs exigences vis-à-vis de ce personnel qui travaille près de 12 heures par jour, sans jour de repos, sans congé ni déclaration, rencontrent désormais des travailleuses excédées. Amy, le nom de la domestique rencontrée sous le couvert de l’anonymat, semble lessivée après une longue journée. La mine timide, juste sortie de l’adolescence, celle qui a quitté très tôt son Ndiaganiao natal, se confie : « le travail est dur. Ma patronne est exigeante. Elle me fait travailler comme une folle. Toutes les corvées de la maison pour un salaire de 30 mille FCfa mais je n’ai pas le choix car je dois subvenir aux besoins de ma mère qui est restée au village ».

Amy, comme beaucoup d’entre elles, ne jouit que d’une liberté formelle car étant obligée de travailler. Les domestiques s’engagent très vite mais n’hésitent pas à rompre leurs contrats tacites dès qu’elles trouvent de meilleures conditions de travail ou une rémunération plus élevée. A la question posée à cette dame qui emploie deux domestiques, de savoir si elle les a déclarées à l’inspection du travail. La réponse était connue d’avance « Non. On n’a pas besoin de déclarer les « bonnes ». Personne ne le fait ».

Comme elle, beaucoup de femmes ignorent que tout travail doit être déclaré. Bien qu’il existe des textes de loi sur le personnel domestique, ce marché de l’emploi reste informel et échappe largement aux régulations officielles. Et pourtant, des contentieux on en trouve régulièrement à l’inspection du Travail de Dakar. Au titre de l’année 2017, 99 procès-verbaux de conciliation ont été rédigés. Et pour ces cas, 112 ont été réglés partiellement ou totalement. Ces hommes et femmes de ménages ont tous eu gain de cause. La somme totale obtenue par ces employés lésés tourne autour de 35 millions FCfa.

Ce qui semble dire que les verdicts rendus par l’inspection du travail sont toujours favorables aux gens de maison. Un milieu précaire dont le seul repère juridique reste l’arrêté ministériel qui date du 23 janvier 1968, qui définit comme domestique « tout salarié embauché au service d’un foyer et occupé d’une façon continue aux travaux de la maison. Le personnel à temps partiel embauché pour une durée inférieure à 20 heures de présence par semaine ne relève pas du présent arrêté et demeure régi par les seules stipulations des parties ».

Une réglementation qui semble désuète. Trouver de nouveaux textes adaptés au temps est le combat du Syndicat national des travailleurs domestiques et des gens de maison. L’un des syndicats les plus anciens, crée avant même les indépendances en 1958 exactement. Son Président est très connu du milieu. C’est lui qui gère à titre personnel presque toutes requêtes des gens de maison au niveau de l’inspection du Travail où il passe ses journées.

Aliou Thiamdoum puisque c'est de lui qu'il s'agit, est convaincu que le salut passe inéluctablement par l’adoption d’une convention pour les domestiques : « en général, les autres secteurs d’activités sont régis par une convention. Mais ce n’est pas le cas pour nous qui sommes régis par un arrêté ministériel qui date de 1968. Je n’ai pas besoin de vous dire que c’est caduc. C’est pourquoi, depuis 2011 on se bat pour que le Sénégal ratifie la convention 189 de l’Organisation internationale du Travail. Mais l’Etat fait la sourde oreille alors que plusieurs pays l’ont ratifiée.»

A cela s’ajoute, une autre bataille à mener : avoir des statistiques fiables. Ce qui est difficile puisque l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ands) n’a pas répondu à plusieurs de nos sollicitations concernant le nombre exact de domestiques au Sénégal. Mais il est clair que le travail à domicile est sans doute l’un des premiers pourvoyeurs d’emploi au Sénégal. Et le moderniser ou le professionnaliser est une exigence de l’heure. Ce qui d’ailleurs motive l’Agence de professionnalisation de l’emploi familial, qui milite pour valoriser les métiers de l’emploi familial et reconnaître le statut de particulier employeur en Afrique.

Yacine Ndiaye, une cadre à la Sonatel et présidente de cette agence, estime que professionnaliser ce secteur reviendrait à lutter contre le chômage et pourrait être bénéfique à l’Etat. « Le Sénégal compte plus de 1,5 millions de ménages en zone urbaine qui emploient un ou deux employés de maison notamment dans les familles où les deux parents travaillent. Si chaque ménage cotise 5000 FCfa, l’Etat allait gagner plus de 7,5milliards de cotisations sociales par mois pour le compte de L’Ipres, de la Sécurité sociale et des impôts. » Presque 100 milliards de Fcfa. Un pactole qui échappe chaque année à l’Etat du Sénégal.

Une source à l’institut de Prévoyance retraite du Sénégal (Ipres) confie que « très peu cotisent pour leurs employés de maison. Et généralement, ce sont les étrangers. Et ces cotisations n’atteignent pas 100 millions ». Ce que le Président du syndicat Aliou Thiandoum confirme : « seulement 5% ont été déclarées au niveau de l’Ipres ». Un manque à gagner énorme au vu du potentiel réel.

Certesn le présent de ce secteur est en pointillé mais l’avenir peut être radieux concernant sa professionnalisation. Car une école qui forme les gens de maison verra le jour au mois de Janvier 2020. Thyliane Academie, ce sera la première école de formation et d’application aux métiers des services à la personne au Sénégal. Parmi ses ambitions, elle « s’engage à former des femmes et des hommes afin qu’ils puissent donner le meilleur service possible à leurs employeurs, et ainsi taire une grande partie des récriminations à leur encontre » selon Marie-Hélène Sagna, la fondatrice.

Elle promet également qu’à l’issue de cette formation, l’insertion professionnelle des élèves pourrait être assurée par une plateforme de mise en relation entre les particuliers et les prestataires de services à domicile via son service de placement de personnel de maison qualifié.



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Mame Diarra FALL