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Sonko, ou le luxe coûteux du commentaire mondial (Par Dr Abdourahmane Ba)

Rédigé par leral.net le Dimanche 12 Avril 2026 à 17:32 | | 0 commentaire(s)|

Il faut prendre au sérieux la phrase lancée par Ousmane Sonko le 9 avril 2026 à Dakar, lorsqu’il a qualifié Donald Trump d’« homme de déstabilisation » au cours d’une conférence sur l’autonomie et la souveraineté africaines. Non parce qu’un Premier ministre devrait s’interdire tout jugement sur la politique internationale, mais parce que cette sortie […]

Il faut prendre au sérieux la phrase lancée par Ousmane Sonko le 9 avril 2026 à Dakar, lorsqu’il a qualifié Donald Trump d’« homme de déstabilisation » au cours d’une conférence sur l’autonomie et la souveraineté africaines. Non parce qu’un Premier ministre devrait s’interdire tout jugement sur la politique internationale, mais parce que cette sortie dit beaucoup plus sur sa manière de gouverner que sur l’Amérique elle-même. Elle en offre la forme brève et presque parfaite : quand les résultats tardent, on déplace le procès ; quand les comptes se gâtent, on change de scène ; quand le pays demande des solutions, on lui fournit un coupable lointain.

Le plus fâcheux est que cette parole ne relève pas seulement de l’humeur. Elle va à rebours de la ligne que le ministère sénégalais des Affaires étrangères présente lui-même : une diplomatie fondée sur le dialogue, la médiation, la prévention des conflits, la coopération utile et une voix « crédible, autonome et constructive ». Dans le même temps, la Primature vend le budget 2026 comme un budget de redressement, de discipline et de restauration de la confiance. Le contraste est cruel : l’appareil d’État explique qu’il faut rassurer, stabiliser, réparer ; le chef du gouvernement, lui, choisit la saillie qui trouble précisément le signal que son propre gouvernement prétend envoyer.

Cette faute serait déjà regrettable si elle n’était que symbolique. Elle devient plus lourde encore dans son calendrier. Mi-mars, Dakar et Washington ont signé un nouveau protocole quinquennal de coopération sanitaire, tandis que le ministère de la Santé travaille en parallèle à un plan d’adaptation à la raréfaction de l’aide publique au développement, en mentionnant explicitement le retrait de financements américains. On peut rêver d’indépendance pleine ; on ne dirige pas un pays réel comme un studio de commentaire géopolitique. Lorsqu’un secteur aussi sensible que la santé continue de dépendre d’accords, de transitions financières et d’alliances techniques, l’insolence verbale n’est pas de la souveraineté. C’est une dépense de crédibilité, et parfois la plus ruineuse parce qu’elle ne produit aucun actif en retour.

Le métier d’un Premier ministre n’est pas d’ajouter sa voix au vacarme du monde. Son métier est d’empêcher que ce vacarme ne se traduise, chez lui, par des prix plus chers, des arbitrages plus durs et une inquiétude plus diffuse. Or le Sénégal est déjà confronté à l’usure sociale des promesses non tenues : manifestations à Dakar sur le coût de la vie, les licenciements, les grèves, la dette, la déception salariale ; restrictions annoncées sur les voyages non essentiels des ministres pour préserver un budget fragilisé par le choc pétrolier. Les ménages n’achètent ni leur riz, ni leur transport, ni leur tranquillité avec des tirades sur Washington, Téhéran ou le détroit d’Ormuz. Ils demandent autre chose : un État qui gouverne avant de disserter.

C’est ici que le populisme pastéfien cesse d’être une simple tonalité et devient une méthode. La contrainte budgétaire n’y est plus un rappel à l’ordre, mais un obstacle narratif ; la dette cesse d’être un problème à corriger et devient successivement argument, excuse, alibi. À partir de là, la politique ne cherche plus à administrer le réel ; elle s’emploie à le mettre en scène. Le pouvoir ne dit plus : nous avons mal hiérarchisé, mal séquencé, mal calibré. Il dit : on nous empêche, on nous hérite, on nous sabote, on nous complote. Le récit devient alors une armure contre l’examen. Et un gouvernement qui ne reconnaît jamais sa part d’erreur se condamne à la reproduire avec une énergie presque doctrinale.

Il y a là une mécanique de l’incompétence qui mérite mieux que l’injure commode. L’incompétence ordinaire se trompe ; l’incompétence populiste, elle, s’organise pour ne jamais apparaître comme telle. Elle se protège par un décor moral : l’ennemi extérieur, l’héritage empoisonné, l’hypocrisie des bailleurs, la cruauté des marchés, la duplicité des anciens régimes. Plus les résultats manquent, plus l’explication se grandit. Plus le concret résiste, plus le discours s’internationalise. Le pouvoir finit alors par se vivre non comme auteur d’un bilan, mais comme victime d’un contexte. Et lorsqu’un régime commence à se raconter victime de tout, il devient mécaniquement responsable de rien. C’est une ruse efficace pour sauver la face ; c’est une catastrophe pour corriger une politique.

Or une économie n’écoute pas les états d’âme d’un pouvoir ; elle lit ses signes. Elle regarde si la règle tient, si la priorité dure, si la parole publique et la caisse publique racontent la même histoire. Le budget 2026 promet de rétablir les équilibres et de restaurer la confiance. Très bien. Mais la confiance n’est pas une annexe poétique de la loi de finances. C’est une discipline de comportement. On ne peut pas demander aux investisseurs, aux créanciers et aux partenaires de croire au sérieux d’un redressement si, dans le même souffle, la parole du sommet sert à produire une excitation militante ou une satisfaction de galerie. La confiance se perd rarement dans le fracas d’une seule erreur ; elle se défait dans l’accumulation de gestes contradictoires, dans ce léger tremblement par lequel les acteurs comprennent qu’au-dessus des chiffres règne une humeur.

Le point diplomatique n’est donc pas secondaire ; il touche au cœur de l’économie. Le Sénégal présente lui-même sa diplomatie économique comme un levier pour attirer l’investissement, renforcer les partenariats et mobiliser des financements. Dans cette perspective, la parole extérieure d’un chef de gouvernement n’est jamais gratuite. Elle a un prix, parfois modeste, parfois différé, mais toujours réel. Quand Sonko substitue au langage de l’intérêt le plaisir de la posture, il ne grandit pas l’État ; il le renchérit. Il ajoute une prime de doute à un pays qui n’avait nul besoin de ce supplément. Il confond souveraineté et saillie, fermeté et imprudence, parole libre et parole coûteuse. La diplomatie cesse alors d’être un instrument de placement des intérêts nationaux ; elle devient un théâtre annexe de la politique intérieure.

Au fond, le plus irritant n’est même pas l’excès verbal. C’est la hiérarchie implicite qu’il révèle. Comme si, dans un pays où la patience sociale s’use vite, où les promesses se paient désormais comptant, où la contrainte financière mord déjà le quotidien, le Premier ministre pouvait consacrer son capital politique à commenter Trump plutôt qu’à rendre enfin lisible la ligne économique du Sénégal. Comme si l’on pouvait compenser l’insuffisance de résultats par une inflation de prises de position. Comme si la phrase géopolitique pouvait tenir lieu de politique publique. C’est l’illusion favorite du populisme : croire qu’en parlant plus haut on agit plus fort ; qu’en désignant un adversaire plus grand on devient soi-même plus crédible ; qu’en élargissant le théâtre on fait oublier la petitesse du bilan.

La vérité est plus simple, et plus sévère. Donald Trump peut bien être ce que Sonko dit qu’il est ; cela ne retire rien à la charge élémentaire du Premier ministre du Sénégal : protéger la vie matérielle des Sénégalais, tenir une ligne économique lisible, ménager les intérêts du pays avec les partenaires utiles, et parler du monde avec la mesure que commande la fragilité de ses propres comptes. Le Sénégal n’a pas besoin d’un procureur du désordre universel. Il a besoin d’un gouvernement qui cesse enfin de chercher hors de lui l’explication de ses contre-performances, et qui regarde en face la seule crise qu’il maîtrise mal parce qu’elle lui appartient presque entièrement : sa manière de gouverner.

Dr Abdourahmane Ba

Président Think Tank FOYRE
Expert en Evaluation des Politiques Publiques, Evidence, Management et Stratégie de Développement



Source : https://xalimasn.com/2026/04/12/sonko-ou-le-luxe-c...