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Du « Job ak Thiop » au « Mburu ak soow » : Le grand roman politique d'Idrissa Seck (Par Mamoudou Ibra KANE)

Rédigé par leral.net le Mardi 27 Octobre 2026 à 12:17 |

TRIBUNE. Né un 3 février, jour exact de la mémorable Déclaration de Politique générale d'Idrissa Seck en 2003, l'auteur de cette réflexion croise son destin personnel avec l'histoire tumultueuse de l'ancien Premier ministre du Sénégal. De l'artisanat du Sopi – changement en wolof - aux déchirures des « chantiers de Thiès », des triomphes électoraux aux alliances controversées du « mburu ak soow », retour sur le parcours d'un sphinx de la politique sénégalaise, à l'heure où son retour sous les projecteurs s'annonce imminent. Un hommage lucide et sans concession à un homme d'État insaisissable.
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Le temps politique a ses mystères, ses cycles et ses coïncidences qui lient parfois le destin d’un citoyen à l'histoire de son pays. Pour moi, excusez de ce « je haïssable », le 3 février n’est pas simplement le jour où j'ai poussé mon premier cri ; c’est aussi le jour précis où, en 2003, un homme captait le regard de toute une nation. Ce jour-là, Idrissa Seck prononçait sa Déclaration de Politique générale (DPG) à l’Assemblée nationale. Écrire aujourd'hui sur l'ancien Premier ministre du Sénégal, c’est croiser ma propre existence avec le parcours de l'un des esprits les plus brillants, insaisissables et marquants de l'histoire politique sénégalaise. Le destin n’est pas qu’(un) hasard, c’est (aussi) un dessein.

L’artisan du Sopi et la consécration de 2002

Pour comprendre le poids de cette DPG de 2003, il faut remonter à la source. Idrissa Seck fut l'un des plus grands directeurs de campagne de l'histoire du pays, l'architecte en chef qui a grandement contribué à la première alternance démocratique du Sénégal en 2000, portant le leader charismatique du Parti Démocratique Sénégalais (PDS), Abdoulaye Wade, au pouvoir. La célèbre « marche bleue », sans « marcher sur des cadavres », est passée par là.

Fidèle parmi les fidèles, stratège de l'ombre devenu incontournable, la nomination d’Idy en novembre 2002 au poste de Premier ministre (en remplacement de Mame Madior Boye) résonne à l'époque comme une consécration logique. Le contexte est lourd, marqué par le traumatisme national du naufrage du bateau Le Joola. Le pays cherche un nouveau souffle, une rigueur, une vision. Wade confie alors les clés du gouvernement à son « fils d'emprunt », le jeune et ambitieux maire de Thiès. Ce Sénégal-là avait besoin de plus d’autorité, et « Mara », tel un maître coranique rigoureux, semblait être l’homme de la situation. Les contempteurs reprocheront au « jardinier des rêves » de l’élu du 19 mars plutôt son « autoritarisme ».

Le grand oral du 3 février 2003 : La DPG du « Job ak Thiop »

C’est ainsi qu’arrive ce fameux 3 février 2003. Devant la représentation nationale, Idrissa Seck déploie toute son éloquence et son sens inné de la formule. Sa DPG reste gravée dans les annales comme un modèle de clarté. Avec force diapositives. C’était la mode en matière informatique, le redoutable et redouté bug de l’an 2000 n’avait pas eu lieu. C’est le jour où lance sa célèbre formule pragmatique : « Job ak Thiop » (manger, boire et travailler), une allusion directe et populaire au pouvoir d'achat des Sénégalais et à l'impératif de l'emploi des jeunes. Et PM Seck s’engage, en langage de l’image, à combattre « Ndioublang » au profit de « Gorgorlou ».

Derrière le verbe imagé, il théorise la culture du résultat et de la performance dans l’administration publique. Ses idées-forces s'articulent autour de la bonne gouvernance, du redressement économique et de la valorisation du capital humain. Ce grand oral confirme le statut de l'homme : un Premier ministre visionnaire, doté d'une maîtrise technique chirurgicale et d'un charisme qui commence, déjà, à faire de l'ombre au sommet de l'État.

Le jour du bannissement : De l'infamie aux erreurs stratégiques

Le grand roman de la politique sénégalaise connaît son point de bascule un jour d’avril 2004. On est le 21 du mois, cela ne peut donc être un poisson d’avril. Le cordon qui liait le "père" Abdoulaye Wade à son "fils spirituel" se rompt brutalement lorsque tombe le décret présidentiel mettant fin aux fonctions de Premier ministre d'Idrissa Seck. Ce limogeage n'est pas une simple alternance de gouvernement ; c’est le signal d’une traque politique et judiciaire sans merci. L'appareil d'État se retourne instantanément contre l'un des artisans de sa propre victoire de 2000.

Pour orchestrer sa chute, le régime utilise l'arme de la transparence sélective : le président Wade ordonne la déclassification inédite du rapport de l'Inspection générale d'État (IGE) sur les « chantiers de Thiès ». Ce document, brandi comme une preuve de malversations, jette le maire de la capitale du rail en pâture à l'opinion publique. Et pour faire mal, la série « Ndioublang contre Gorgorlou » est jouée à l’envers. Autrement dit, le feuilleton « Gorgui contre Ngorsi » est lancé.  La tension est telle que la violence quitte les dossiers pour s'inviter devant le propre domicile au Point E du Premier ministre déchu. Dans un épisode d'une rare violence symbolique, une cinquantaine de nervis attaquent sa maison, maculant les murs d'excréments d'animaux et d'œufs pourris pour tenter d'humilier l'adversaire qu’il est devenu il n’a guère.

Rien n'y fait, la machine s'emballe. Convoqué à la Division des investigations criminelles (DIC), Idrissa Seck fait face aux enquêteurs sous le feu des projecteurs. Le paroxysme de ce feuilleton est atteint à la Place Soweto : l’Assemblée nationale se transforme en tribunal politique et vote l'acte de sa mise en accusation devant la Haute Cour de Justice. Il devient ainsi, après l’ancien président du Conseil Mamadou Dia, le premier chef du gouvernement sénégalais à subi à un tel sort. Pour l'homme du 3 février 2003, les lambris dorés de la Primature s'effacent derrière les grilles de la prison de Rebeuss pour sept longs mois de détention.
Pourtant, c’est à sa sortie de prison que le sphinx commet une de ses plus grandes erreurs de trajectoire. Contre toute attente, et plus déroutant encore pour ses militants, il accepte les fameuses « audiences de midi » avec le président Abdoulaye Wade. Ces rencontres au Palais de la République, négociées sur fond de protocoles mystérieux – on parle alors du protocole de Rebeuss, brouillent sa lisibilité politique et brisent la confiance de nombreux Sénégalais qui voyaient en lui l'alternative absolue. Définitivement ? Allez savoir.

Le marathon présidentiel et le paradoxe du compromis (2007 - 2024)

Libéré de ses liens judiciaires suite à un non-lieu de la chambre d’instruction de la Haute Cour de justice, Idrissa Seck se lance dans la quête du graal présidentiel. Son parcours aux scrutins majeurs montre une résilience et une fluctuation uniques :
2007 : Il défie son mentor Abdoulaye Wade et se classe à une prometteuse 2e place.

2012 : Membre actif du combat contre le troisième mandat de Wade, sa performance baisse, mais il soutient Macky Sall au second tour.

2019 : C’est son chef-d'œuvre électoral en solo. Il talonne Macky Sall en arrivant 2e avec 20,5 % des suffrages, s'imposant comme le chef naturel de l'opposition.

2024 : Après des choix stratégiques déroutants, son score s'érode fortement lors de la victoire de Bassirou Diomaye Faye, illustrant la dure loi du désamour populaire.

Retrouvailles entre « frères ennemis »

Ce besoin quasi obsessionnel du compromis au sommet se répétera en effet avec Macky Sall. En scellant ses grandes retrouvailles avec le pouvoir en 2020 au sein d'un gouvernement de "majorité présidentielle élargie", bis repetita sous la métaphore hautement contestée du « mburu ak soow » (le pain et le lait caillé), Idrissa Seck a sacrifié son statut de chef naturel de l'opposition acquis en 2019 en échange de la présidence du Conseil économique, social et environnemental (CESE). Un coup de poker politique perçu par le peuple comme un deuxième reniement, achevant de transformer le génie de la DPG de 2003 en un tacticien incompris par sa propre base.

Le retour du sphinx

Après une période de retrait et un silence absolu consécutifs à la présidentielle de 2024, le vieux briscard s'apprête à briser le silence. Idrissa Seck fait face à la presse pour son grand retour sous le feu des projecteurs. Que va-t-il dire ? Va-t-il annoncer une restructuration de l'opposition, un nouveau positionnement face au pouvoir actuel, ou esquisser les contours de sa propre postérité ? Se poser en alternative au sein d’une opposition qui se cherche et dans un paysage politique encore illisible mais marqué par un nouveau duel, j’allais dire un tandem qui n’a tenu que le temps de deux saisons après avoir conquis le pouvoir en mars 2024 ? En 2029, année de la prochaine élection présidentielle, l’enfant de Thiès aura 70 ans. Ce serait sa cinquième tentative, à l’imitation d’un certain Wade, son ex-mentor. À ceux qui l’envoient déjà à la retraite, le président de Rewmi dira peut-être : Mak matna baay ci reew.

Quoi qu'il advienne, l'histoire a déjà réservé sa place à Idrissa Seck, à l’instar de bien d’autres hommes et femmes politiques de notre pays. Pour le natif du 3 février que je suis, l'écouter parler, c'est convoquer les souvenirs d'une ambition nationale née le jour de ma naissance. Un hommage s'impose à l'homme d'État, au stratège, témoin et acteur de notre trajectoire démocratique. Le Sénégal politique lui doit une fière chandelle. En toute lucidité et sans complaisance.
 
Mamoudou Ibra KANE 
Journaliste
Leader de « Demain C'est Maintenant », co-construction 
 




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