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Cahier Ramadan 2016 – Il était une foi : Serigne Aliou Cissé, une vie à l’ombre de Baye Niass


Rédigé par leral.net le Mardi 5 Juillet 2016 à 23:05 commentaire(s)|

Cahier Ramadan 2016 – Il était une foi : Serigne Aliou Cissé, une vie à l’ombre de Baye Niass
L’OBS – Comme le Prophète avec son petit comité de Sahaba, Cheikh Ibrahim Niass avait, lui aussi, son petit nombre de fidèles. Mais parmi les compagnons de Cheikh Al Islam, il y avait Serigne Aliou Cissé (1906-1982), le meilleur d’entre tous, la voix du maître, un érudit à la science pure, de qui Baye Niass dira qu’il est la porte du savoir. L’Obs vous présente le plus illustre des serviteurs de la Fayda.

Son nom est un quitus. Sa science une garantie et sa vie un label. Et aucun être humain ne le connaît autant que Baye Niass. Personne ne le respecte autant que Cheikh Al Islam. Dans ses épitres, comme dans son propos, jamais le fondateur de Médina Baye n’a occulté de louer le mérite de ce compagnon indéfectible. De rendre hommage à ce grand érudit qui a répondu à l’appel de la Fayda, dès les premières heures. Ce complice de la tendre jeunesse qui a lutté et souffert avec lui. Partout ! En tout temps et en tout lieu. Ce serviteur obstiné qui n’a jamais rechigné à la tâche. Ce disciple qui a tout laissé pour se mettre au service exclusif de son maître et guide spirituel, au point d’être la risée des siens. Ce talibé aux actions multiples envers son marabout qui a eu droit à une récompense jamais égalée. Aliou Cissé n’était pas seulement cet élève venu apprendre et partir s’établir en son nom. Lui, c’est le vrai disciple. Celui qui a adhéré sans réserve au contenu de l’enseignement de Baye Niass. Mais également à la foi, au courant de pensée spirituelle que l’un des plus illustres fils du Sénégal ait lancée. «De tous mes talibés, il est le plus véridique, le plus juste et le plus pur», a dit Baye Niass de lui. Des propos rapportés par l’Imam de la grande mosquée de Médina Baye, Cheikh Tidiane Aliou Cissé.

Entre Serigne Aliou Cissé et Cheikh Al Islam, l’histoire s’est d’abord écrite sur des tablettes coraniques, avant d’être couchée sur du papier de soie. Elève brillant, le jeune Aliou Cissé, à peine sa formation en grammaire, droit, théologie, linguistique, soufisme, bouclée à l’école de son marabout, a été vite lancé dans le bain par Baye Niass. Et sans perdre de temps, l’homme de confiance de Baye portera tous les grades possibles dans la Hadra. Assistant de Baye Niass dans les enseignements du droit et de l’éducation spirituelle des talibés, Serigne Aliou Cissé assurait l’intérim du marabout à chacune de ses absences. C’est lui qui dirigeait les Wazifas, chants religieux ou autres séances de Zikr. Baye Cissé, comme on l’appelait affectueusement, fut aussi le secrétaire particulier de Cheikh Ibrahima Niass, chargé de la rédaction des correspondances et de la délivrance des diplômes. C’est lui, l’érudit, le calligraphe, qui était chargé de rédiger les notes classées top secret de Cheikh Al Islam.

Baye Niass-Aliou Cissé, une histoire mystique

Au début des années 1930, à l’époque où Baye Niass se proclama digne héritier de Ahmed Tijan et s’attira l’allégeance massive de disciples, Médina Baye, la réplique mystique de Médinatoul Mounawara de La Mecque, n’était qu’une vaste jungle. Un carré de terre de l’autre côté de la capitale du Saloum, repaire d’hommes dévoués sur le chemin d’Allah, que la chronique lapidaire caricaturait de… fous de Dieu. «Vous voyez ce lopin de terre là-bas, indique un vieux retrouvé aux abords la Grande Mosquée de Médina Baye, il abritait des cases en paille qui servaient à la fois de logement et de Daara (école coranique) pour Baye Niass.» Médina, ce trou perdu, à des kilomètres de marche de Kaolack-Ville, a vécu ainsi pendant 86 longues années, avant de devenir une ville sainte, la cité célèbre et célébrée de Baye Niass où se côtoient terrasses et étages. Une mue qui n’a pas épargné le fameux daara de Baye Niass, alors dirigé en intermittence par Serigne Aliou Cissé. A la place de cette école coranique, aux allures des madrasas pakistanaises, où les talibés venaient s’abreuver à la gnose de Baye Niass, trône majestueusement une bâtisse R+1, peinte couleur jaune. Au bout du supplice des escaliers abrupts, on accède à la terrasse. Là, attend un chambellan. Le barbu, à la bouille salafiste, convie à l’intérieur d’une pièce. C’est une modeste chambre mal éclairée au sol tapissé d’une moquette iranienne. Mouhamed Salahoudine Cissé est un neveu de Serigne Aliou Cissé. La soixantaine sonnante, le physique fringant, il a bien voulu couper sa sieste pour participer au travail d’édification de l’histoire de son illustre parent et maître coranique. Et quand Mouhamed remonte le temps, des pans de la vie de Serigne Aliou s’éjectent de la boîte à souvenir de la famille. «Quand Baye Niass dit que Serigne Aliou Cissé est la porte du savoir, ça résume tout», explique-t-il d’emblée, des trémolos dans la voix. Il enchaîne, le ton calme : «Sa vie se résumait à trois choses : apprendre le Coran, enseigner le Coran et aller aux champs. Voilà quelqu’un qui a fait totale allégeance à Baye Niass. Sans aucune restriction. Il avait fait don de sa personne à Cheikh Al Islam. D’ailleurs, Baye Niasse a vanté à Médina Baye et partout où il est allé, les mérites de Serigne Aliou Cissé. Baye Niasse a même écrit plusieurs lettres d’hommage à son endroit (1).»
La dernière fois que Baye Niass a parlé de Aliou Cissé, c’est dans son testament. Un document rédigé à Paris, le 16 du mois Jul Hidati (Tabaski) de l’année hégirien 1393 (10/01/1974), dont Serigne Aliou Cissé, le grand serviteur du «Hadara», avait la garde. C’est à son retour de la capitale Française que Baye Niass le lui a remis. Mais, Serigne Aliou Cissé ne l’ouvrira qu’après le rappel à Dieu de Baye Niass, devant la Commission chargée de recenser les biens de Cheikh Ibrahim. Dans le testament, Baye Niass mentionne qu’à sa mort, Alioune Cissé sera le khalife de la Cité et l’imam de la Mosquée. Cheikh Al Islam Niass a aussi décidé dans le document que l’Imamat de la Mosquée de Médina soit dévolue à la descendance de Aliou Cissé. «C’est pourquoi à sa mort en 1982, c’est son fils, Imam Hassane Cissé qui dirigea les prières à la Grande Mosquée jusqu’à son rappel à Dieu, dans la nuit du 13 au 14 août 2008. L’Imam Hassane est succédé par son frère Cheikh Tidiane Aloune Cissé qui assure actuellement le rôle de l’Imam de la mosquée de Médina Baye», explique Salahoudine Cissé.
En apparence, la rencontre entre Cheikh Ibrahima Niass et Aliou Cissé n’est que le fait d’un heureux hasard. Mais, tous ceux connaissent le niveau de complicité mystique des deux hommes, savent pertinemment que le duo Baye-Serigne Aliou fait l’objet d’un pacte divin, qui a précédé leur venue au monde. La preuve par la prophétie du grand-père de Serigne Aliou à son petit-fils. Une discussion aux allures de recommandation racontée par Salahoudine Cissé : «Aliou, lui disait-il, je ne connais pas le nom de cet illustre marabout qui va se dresser entre nous. Mais, je sais que c’est un homme de teint clair aux beaux yeux. Tôt ou tard, tu vas rallier sa cause. Tout ce que je te demande, c’est de ne jamais nous oublier.» Ce que Serigne Aliou, un homme entier et fier de ses origines, n’a jamais fait. De toute sa vie, l’homme est resté fidèle parmi les fidèles de Baye Niass. Mais toujours amarré à ses origines.

Le jour où Aliou Cissé a été hué au voleur

Premier enfant à naître au village de Diossong (département de Foundiougne, région de Fatick) créé par son grand-père maternel, Samba Thiané Cissé, Aliou Cissé a été élevé au Sine, dans un environnement religieux. Tout comme l’a été Cheikh Ibrahima Niass au Saloum, mais un peu vers le Baobalon, au confluent du fleuve Gambie, à Taïba Niassène. Al Assane Cissé (père de Aliou) et Abdoulaye Niass (père de Ibrahima) qui étaient des camarades de classe à l’école coranique, ont fini par nouer une amitié des plus solides. Les deux amis se rendent mutuellement des visites de courtoisie. Une complicité qui atteindra une dimension spirituelle, un brin mystique. Mouhamed Salahoudine Cissé raconte les heures de signatures d’un pacte qui aurait uni les deux hommes : «Parmi nous deux, celui qui sera le dernier à rendre l’âme, est investi d’un devoir d’organiser des prières pour le repos de l’âme du premier», se seraient-il dit. Malheureusement ou heureusement, durant le mois de Ramadan de l’année 1922, le père du jeune Aliou Cissé, Al Assane, est rappelé à Dieu. Abdoulaye Niass, touché par la perte de son ami, ne peut qu’honorer le pacte qui les lie. Il se rend à Diossong pour une visite à la famille éplorée. Où lui sont adressées les dernières recommandations de son plus que frère. Et dans le testament oral de Al Assane Cissé, l’érudit confie à son compère la garde de son fils, Aliou Cissé, afin qu’il veille sur son éducation. Après la lecture de la lettre que lui a laissée son défunt ami, Abdoulaye Niass se demanda pourquoi de tous ses enfants, Al Assane a choisi de lui confier le jeune Aliou qui avait déjà maîtrisé, à très bas âge et d’une très belle manière, le saint Coran. Et qui, à trois reprises, en avait fait la démonstration par la récitation. Sans trop se poser de question, Abdoulaye Niass qui était déjà sous le charme du gamin, a dit de lui : «Cet enfant-ci, si on le met en rapport avec Ibra (Baye), ils pourront faire un bon duo.» Conformément aux recommandations de feu son père, le jeune Aliou Cissé, alors âgé seulement de 16 ans, quitte son village natal Diossong pour Kaolack. Ainsi est née la relation entre Ibrahima Niass et Aliou Cissé. Un duo que rien ni personne n’a pu séparer. A la vie, à la mort.

A Médina baye, les disciples confiés, très jeunes, à Serigne Aliou Cissé, sont légion. Bachir Thiam, la cinquantaine aujourd’hui, faisait partie du régiment d’apprenants mis sous la protection de Serigne Aliou Cissé. Aujourd’hui grand maître coranique, dont la popularité dépasse les limites géographiques de la région de Kaolack, Oustaz Bachir Thiam connaît aussi un rayon de l’histoire de son maître, pour avoir vécu avec lui. L’homme a les yeux qui scintillent, quand il parle de «Pa», le surnom affectueux de Serigne Aliou. Il raconte : «Serigne Aliou Cissé nous a rapporté qu’un jour, il marchait dans la ville de Kaolack. Et soudain, un de ses oncles se dresse sur son chemin. Le vieux le prend au collet et crie subitement au voleur. Au début, il n’avait rien compris. Mais en réalité, le subterfuge a été utilisé par le vieux pour ramener son neveu à la maison. Ce que Serigne Aliou n’accepta pas. Le vieux, outré par la loyauté de Serigne Aliou à Baye, lui a dit : ‘’Tu es issu d’une grande famille religieuse. Tu n’as pas le droit de faire allégeance à un autre marabout. Tu dois rentrer au village avec moi.’’ Mais c’était toujours sans compter avec la détermination du jeune Aliou Cissé qui s’est débattu de toutes ses forces. Et quand il s’est échappé des mains du vieux, il est vite retourné auprès de Baye Niass.» «A son village natal (Diossong), les parents n’arrêtaient pas de dire à la mère du jeune Aliou Cissé d’aller sauver son enfant de ce marabout qui l’utilise. La mère de Aliou Cissé et Yaye Oumy Cissé se rendront même à Kossi pour tenter de récupérer Serigne Aliou. Mais Baye Cissé leur tiendra un discours à la fois mémorable et dissuasif. «Ce marabout ne peut pas se servir de moi ; c’est plutôt moi qui me sers de lui», leur aurait-il dit. Sa mère rentre au village, le cœur tranquille. Quelques années après, Baye Cissé effectue un long voyage, dans le cadre de la propagation de la Fayda de Baye». Et quelques années plus tard, ironie du sort, venu s’abreuver à la Fayda de Baye, l’oncle houspilleur, celui-là qui avait crié au voleur après le jeune Aliou Cissé, recevra de son neveu, le Wird Tidiane.

«Il ne supportait pas de voir quelqu’un souffrir de faim»

Serigne Aliou Cissé n’est pas juste le talibé de Baye Niass, son fidèle serviteur ou homme de confiance, l’enfant de Diossong aura aussi reçu de Baye Niass les clés de sa sainte cité. C’est lui le censeur de Médina Baye, qui a imposé au village un cadre de vie musulmane, une rigueur morale qui donne aujourd’hui à la cité toute sa splendeur. «Baye Cissé veillait sur le comportement des habitants de la cité. Il était très strict sur le port vestimentaire. Il n’aimait pas voir un talibé traîner dans la ville à ne rien faire. Il envoyait tout le monde aux champs. Il disait qu’on n’a jamais vu quelqu’un réussir dans la vie, en passant sa journée au lit», témoigne Bachir Thiam.
En homme de Dieu, qui voulait servir de modèle par l’exemple, un peu comme chez les légionnaires, le quotidien arpentait le chemin d’un soldat de Dieu, respectueux de la Charia et de la Sunnah du Prophète Mouhammad (PSL). Salahoudine Cissé : «Le quotidien de Serigne Aliou Cissé se résumait ainsi : il se réveillait à l’aube pour diriger la prière du Fajr et restait à la mosquée pour réciter le saint Coran jusqu’au lever du soleil, avant de rentrer chez lui. Quand il arrive à la maison, il dirige encore un récital du Coran qui se termine par des prières. Après, il rend des visites de courtoisie à toutes les familles de la cité. Puis, il fait cap en ville, dans les hôpitaux et centres de santé pour rendre visite aux malades et prier pour leur guérison. A son retour, il part superviser les travaux champêtres. Il revient à la maison, à quelques minutes de la prière de Tisbar (14H) qu’il dirige. Après la prière, il retourne chez lui pour le déjeuner qu’il partage avec ses disciples.» «Pa, poursuit Bachir Thiam, ne ressortait de chez lui que pour la prière de Takusaan (17H), après laquelle, il reprenait le récital de Coran chez lui. Ensuite, il retournait à la mosquée pour la prière de Timis, puis le Wazifa où il reste jusqu’après la dernière prière de la journée.» Donner l’aumône faisait aussi partie des habitudes de ce grand serviteur de la Fayda, qui ne supportait pas de voir quelqu’un souffrir de faim. «Pa donnait l’aumône tous les matins. Il avait un grand sac dans lequel il mettait du pain. Il n’en donnait qu’aux enfants. Je me souviens un moment, quand je prenais de l’âge, il m’a dit que je ne dois plus venir prendre de ce pain-là.» Serigne Aliou mangeait avec les talibés, histoire de pouvoir les contrôler. «Un jour, renchérit Bachir Thiam, un garçon s’est introduit dans la maison pour manger avec nous. Il croyait que comme nous étions nombreux, Pa n’allait pas se rendre compte de son intrusion. Mais, Pa qui ne le connaissait pas l’a soumis à un rude interrogatoire. Le garçon qui n’était pas digne de confiance a profité d’un moment d’inattention du marabout pour s’enfuir. Juste pour vous dire ô combien il était regardant.» Ô combien cet homme de Dieu, fidèle compagnon de Baye Niass, tenait à cœur son rôle d’éducateur. Une rigueur bâtie sur une grande connaissance qui ne le quittera pas jusqu’à sa mort. En 1982, soit 7 longues années après le rappel à Dieu de son marabout, le vénéré Cheikh Al Islam.
IDRISSA SANE
(Envoyé Spécial à Kaolack)


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