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Entretien avec Amath Dansokho : ‘Dans l’opposition, des gens souhaitaient ma mort’

Les responsables locaux de Benno Siggil Senegaal n’ont pas voulu de lui sur les listes pour les municipales à Kédougou et Moustapha Niasse, Ousmane Tanor Dieng n’ont rien fait pour contrecarrer leur dessein. C’était déjà trop tard, dira Amath Dansokho qui explique, dans l’entretien qu’il nous a accordé à Paris, le pourquoi de sa mise à l’écart. Mais, actualité oblige, avant de tirer le bilan des élections locales, le leader du Pit a bien voulu revenir sur sa présence à la levée du corps de Karine Wade, sur la nature de ses relations avec les enfants du chef de l’Etat et leur mère, et sur les rapports souvent heurtés avec Abdoulaye Wade. Entretien.


Rédigé par leral.net le Lundi 20 Avril 2009 à 17:55 | | 0 commentaire(s)|

Entretien avec Amath Dansokho : ‘Dans l’opposition, des gens souhaitaient ma mort’
Wal Fadjri : A la levée du corps de l’épouse de Karim Wade, l’opposition notamment s’est mobilisée pour présenter ses condoléances au président Wade et à son fils. Peut-on dire qu’entre les hommes politiques sénégalais, il y a de l’adversité, mais pas d’animosité ?
Amath Dansokho : Je ne peux pas répondre à la place de tout le monde, naturellement. Mais en ce qui me concerne, je pense qu’il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes. Deuxième, je rappelle - peut-être que les gens ne s’en souviennent pas - que c’est moi qui ai préconisé, pour la première fois dans l’histoire politique du Sénégal, qu’on ait des rapports civilisés dans les combats politiques. C’était au plus fort de la crise de 1989. Je considère qu’il y a des différends essentiels qui nous opposent sur le plan politique, sinon on n’aurait pas des partis politiques différents. Mais nous sommes dans un monde qui évolue vers des formes de démocratie plus civilisées. Si l’on prend l’Europe, les Etats-Unis, l’Angleterre ou même les pays scandinaves surtout, la tendance est à l’existence d’oppositions politiques pluralistes. Mais dans le même temps, pas d’exclusion. L’opposition et le pouvoir, quelle que soit l’acuité de leurs rapports au plan des démarches politiques, des objectifs de pouvoir, conviennent quand même qu’il y a des choses qui les unissent. C’est l’existence de leur pays et la nécessité de faire en sorte que les sociétés ne souffrent pas trop des différends et des ambitions politiciennes. Cela peut être vérifié partout. Aux Etats-Unis, le gouvernement de Barack Obama est la dernière illustration. Mais dans les pays scandinaves, c’est depuis longtemps qu’on associe tout le monde à la décision, que l’on soit communistes, social-démocrates ou libéraux conservateurs. De ce point de vue, je suis tout à fait dans mon élément.

Il y a une question essentielle que je voudrais souligner : mes rapports avec le président Wade, ce n’est pas… (il ne termine pas la phrase, Ndlr). J’ai de l’affection pour lui. On ne peut pas avoir fait ce que j’ai fait avec Wade et avoir un cœur de granit. Il y a des choses qu’on a partagées. Si j’y pense, je ne peux pas retenir mes larmes. Ça, c’est connu au Sénégal.

Par ailleurs, pour ce qui est de sa famille, que ce soit son épouse ou ses enfants, il y a une profonde affection qui nous lie. Je me souviens de cette réception que l’ambassadrice des Etats-Unis avait donnée en 1993 à la veille des élections. C’est Famara Ibrahima Sagna qui l’avait organisée. J’y étais avec Cheikh Cissokho, (président de l’Assemblée nationale sous le régime socialiste Ndlr), le Général Jean-Alfred Diallo, le ministre de l’Industrie de l’époque et l’ambassadrice des Etats-Unis. Mes différends avaient repris avec Abdoulaye Wade. Il y avait eu une accalmie avec notre entrée au gouvernement jusqu’à ce qu’il a proposé à Abdou Diouf de le nommer comme vice-président sans pouvoir le limoger. (Rires). C’est en ce moment que nos différends ont repris. En pleine réception, à voix intelligible, Viviane (l’épouse du président Wade) me dira : ‘Amath, Abdoulaye et toi, vous avez encore commencé vos polémiques. Moi, je veux te dire une chose : Tes différends avec Abdoulaye, c’est une chose, mais mon amitié pour toi est indéfectible. Personne n’y pourra rien. Donc, je te renouvelle mon amitié’.

Les enfants (d’Abdoulaye Wade) ont une très grande affection pour moi. C’est vrai que la vie est très compliquée. Mais personne ne peut me soupçonner, sous quelque rapport que ce soit, d’être de connivence avec Abdoulaye Wade. Dans l’opposition - je le dis haut et fort - personne n’a une position aussi claire que moi vis-à-vis de la politique d’Abdoulaye Wade. Mais sur le plan de sa famille, ses enfants sont très affectueux avec moi.

Wal Fadjri : Vous voyez-vous souvent ?

Amath Dansokho : Oui ! Il y a Karim et Sindiély (la fille du président Wade, Ndlr). Je voyage souvent avec elle entre ici (Paris, Ndlr) et Genève. La dernière fois qu’on a voyagé ensemble, c’était il y a juste un an et demi. Quand j’entre dans le train et qu’il y a de la place à côté de moi, elle vient s’asseoir et on bavarde jusqu’à Genève. Ça, c’est anecdotique ! Mais ce que je veux dire, c’est que j’ai des convictions très fortes que je ne cache pas et qui sont dites de manière audible. Mais dans le même temps, je ne suis pas en guerre de religion. Je suis en quête de solutions aux problèmes cruciaux de notre Nation. Dans ce cadre, je dis les choses telles qu’elles m’apparaissent.

En ce qui concerne le président (Wade), je n’ai même pas besoin d’évoquer ça. Il y a dix jours, j’ai accordé une interview à Wal Fadjri où j’ai été assez explicite. Mais dans le cas présent, pour ce qui est arrivé à Karim (Wade), j’en ai été profondément affecté parce qu’avoir un malheur de ce type à cet âge, c’est très sérieux. Avoir des enfants qui perdent leur maman à cet âge, c’est très douloureux. Pour tout ce qui me lie à eux sur le plan affectif - ce n’est pas une clause de style ni une simagrée - c’est une perte que j’ai ressentie avec beaucoup de tristesse. Comme on le dit chez nous, je souhaite simplement que cette jeune dame - que j’ai vue, que j’ai dévisagée dans son cercueil, avec un visage calme, serein et d’une beauté, c’est tout cela qui fait mal - entre au paradis.

Wal Fadjri : L’avez-vous connue ?

Amath Dansokho : Je ne l’ai pas connue. Je l’ai connue dans le cercueil. Mais les traits sont évidents. Je crois que c’est une grande personne. Son père m’a été présenté par le président (Wade) lui-même. C’est un grand homme qui a donné la liberté à ses enfants et elle (Karine Wade) est devenue musulmane par amour sans doute pour Karim (Wade, son époux), mais aussi parce qu’elle a découvert que cette religion lui allait parfaitement. Alors, je lui souhaite la plus grande paix là où elle se trouve en ce moment.

Wal Fadjri : Avant la levée du corps de Karine Wade à Paris, mercredi dernier, aviez-vous rencontré le président Wade ?

Amath Dansokho : Je l’ai rencontré à un décès d’un très grand ami à moi, Kalilou Sall, un des fondateurs du Pai. Vous savez, il présente toujours ses condoléances. Il m’a trouvé dans la famille du défunt, m’a serré la main et a présenté ses condoléances en ma présence. Mais la dernière fois que je l’ai vu en entretien, c’était le 9 novembre 2006.

Wal Fadjri : Mercredi dernier, vous l’avez rencontré lors de la levée du corps. Que vous êtes-vous dit ?

Amath Dansokho : On s’est salué. Ce n’était pas l’occasion de discuter de quoi que ce soit. Nous avions, tous, la tête orientée vers la défunte et Karim (Wade).

Wal Fadjri : Quelle est la nature de vos relations avec le président Wade ? Entretenez-vous d’autres rapports en dehors de la politique ?

Amath Dansokho : Franchement pas. Nous avons des rapports politiques, c’est tout. Moi j’ai une règle de vie politique très claire. Quand il est devenu régulièrement président, j’étais dans son gouvernement. Il m’en a exclu. Je n’avais pas dramatisé. J’ai simplement affirmé ce que je pense de la situation. Mais j’ai dit à haute et intelligible voix qu’il est le président de la République et s’il a besoin de moi, j’irais le voir. Si mon parti dit que nous avons besoin de le rencontrer, je demanderais une audience, comme je le faisais avec le président Diouf, et même avec le président Senghor. J’avais demandé une audience (au président Senghor) et il me l’avait accordée. Mais il ne m’a pas reçu ; il m’a orienté vers (Jean) Collin. Ce qui s’est passé, c’est que la lettre que je lui avais adressée, a été rendue publique avant qu’il ne la lise. Il était allé au Venezuela, en visite officielle. Un mercredi, il a dit : ‘Je reviens samedi et je reçois Dansokho’. C’est ce qu’il avait dit à Collin. Malheureusement, j’avais rendu publique la lettre que je lui avais dressée. Et il a considéré que la lettre ne lui était plus adressée (parce que) c’est une lettre ouverte. Et il ne reçoit pas quelqu’un avec une lettre ouverte.

Chez moi, c’est normal qu’il y ait des discussions, à moins qu’on fasse le pari de la guerre civile. Ce que j’exclus pour mon peuple tant que cela dépend de moi. J’exclus cette voie parce que ma société souffre déjà beaucoup. Les partis politiques prétendent apporter des solutions comme les médecins prétendent apporter des remèdes aux malades. Mais quand le médecin ne peut pas soulager la peine du malade, il n’a pas le droit d’aggraver ses souffrances, encore moins le tuer. En Afrique, très souvent, nous avons oublié cette réalité. C’est ce qui plonge nos sociétés dans des turpitudes aux conséquences incalculables. (…). C’est pourquoi je récuse cette solution. (…).

Je l’ai dit à l’opposition : il faut savoir que les populations souffrent. Chacun des dirigeants de l’opposition que je connais, prend un bon petit déjeuner le matin. Ils mangent à leur faim à midi et ils dînent avec, parfois, des desserts. Mais la population n’est pas dans cette situation. Il ne faut pas oublier que nous sommes là pour régler les problèmes historiques. Les conflits qu’il y a, ce sont des conflits à caractère historique. A chaque fois, il faut identifier exactement comment il faut les surmonter, par quelle combinaison de forces, par quel compromis sans pour autant perdre son âme. Tout le monde sait que la question du pouvoir, je ne l’ai pas posée ni à mon échelle personnelle, ni à l’échelle de mon parti. Ce n’est pas que nous n’allons pas le faire. Mais quand nous le ferons, ce sera dans des conditions de clarté absolue parce que notre prétention, c’est de régler les problèmes auxquels notre société est gravement confrontée. De ce point de vue, il importe même d’être modeste parce que nous avons tout essayé en Afrique. Gauche, extrême-gauche, centre, droite, nous avons tout essayé et aucune de nos sociétés n’en est encore sortie. Pire, on ne peut dire nulle part que voilà la solution.

C’est pourquoi c’est à l’échelle de la recherche de solution que notre parti se situe à l’heure actuelle. Nous ne sommes pas pressés. Si je ne la vois pas, les autres la verront. A mon âge, j’aurais dû être pressé et dire : ‘Voilà, au fond, il faut aller tout de suite’. Mais cela ne rime à rien. Il y a des gens qui font de la politique en pensant surtout à leur espérance de vie. Ce n’est pas mon cas. Mon cas, c’est de savoir si l’histoire retiendra que la pierre que j’ai posée, a servi à quelque chose. La vie, c’est un grand fleuve qui coule. Personne ne peut épuiser le temps. Par contre, quand on fait quelque chose que les populations reconnaissent, c’est important. Ça suffit pour le bonheur d’un homme.

Wal Fadjri : Vous étiez dans la même salle avec le président Abdou Diouf lors de la présentation des condoléances. C’était une retrouvaille avec lui ?

Amath Dansokho : J’ai toujours rencontré le président Diouf. Je l’ai salué et j’irai le voir avant de quitter Paris. D’ailleurs, Abdoulaye Wade me l’avait reproché. C’est une des raisons pour lesquelles il m’a foutu à la porte (exclu du premier gouvernement de l’alternance, Ndlr). Il m’a dit : ‘Quand tu étais à Paris, tu étais allé voir Abdou Diouf’. Je lui ai répondu : ‘Oui et je ne m’en cache pas’. Prenez l’interview que j’ai donnée au lendemain de l’élection présidentielle de 2000. J’ai dit : ‘Pas de chasse aux sorcières’. C’était dans le Nouvel Horizon. Je l’avais répété dans Wal Fadjri.

‘Nous sommes en coalition, mais quiconque essaiera de faire autre chose nous trouvera en face. Nous ne tolérerons pas que l’on tombe encore dans des gestions d’autrefois, d’avant alternance comme d’après alternance.’

Wal Fadjri : Parlons de l’actualité politique sénégalaise. L’opposition a gagné les grandes villes et une partie du monde rural. Etes-vous satisfait ?

Amath Dansokho : On ne peut pas dire que je suis satisfait tant que le régime est en place. (Il éclate de rire). Il y a encore du pain sur la planche. D’ailleurs, je l’avais prévu en disant dans l’Observateur qu’il va y avoir le changement si l’on respecte le droit des citoyens à voter. (…). Cela été fait dans les grandes villes. Nous avions pris des mesures qui correspondaient. Par conséquent, ça s’est très bien passé.

Wal Fadjri : Maintenant, il reste la gouvernance. Avez-vous les moyens de la réussir ?

Amath Dansokho : On va la réussir si les nouveaux élus ne considèrent pas que ce soit simplement le cadeau à se partager. Nous ne sommes pas à l’abri parce qu’il n’y a pas encore un vaccin contre la corruption. Un vaccin pour la bonne gouvernance, ça n’existe pas encore. C’est une bataille qu’il faut avoir à l’esprit. En tout cas, en ce qui nous concerne, nous nous sommes engagés pour inaugurer une nouvelle forme de gouvernance locale, faite de transparence, de rigueur dans la gestion, de respect des citoyens, de dialogue permanent avec le peuple. C’est sur cela qu’on s’est engagé. Nous sommes en coalition, mais quiconque essaiera de faire autre chose nous trouvera en face. Nous ne tolérerons pas que l’on tombe encore dans des gestions d’autrefois, d’avant alternance comme d’après alternance.

Wal Fadjri : Sur quoi les élus locaux de l’opposition doivent-ils insister pour mieux gérer leur commune, leur communauté rurale ou leur région ?

Amath Dansokho : C’est ce que je viens de vous dire. Ça doit être clair que nous n’avons pas fait tout ce tintamarre pour simplement des places, pour se partager le gâteau. Je le dis haut et fort, si c’est le cas, tant que j’ai du sang qui circule dans mes veines, je ferai de sorte que les populations se soulèvent contre toutes dérives vers de nouveaux laxismes, de nouveaux détournements de ressources publiques vers des poches privées. Nous n’avons pas appelé les gens à voter contre le Pds pour faire la même chose. Il y a des signes évidents que des gens pensent que c’est ce qui va se passer. Mais la population n’attendra pas sept ans. Elle souffre trop pour tolérer que des hurluberlus, parce qu’ils sont élus, se permettent de les appauvrir et de détruire notre pays, de briser le lien social. Il faut qu’on se rappelle que si nous mangeons régulièrement, la population n’a même pas un repas par jour. C’est ça qui doit être mis en avant. C’est pour cela que les gens ont fondé un espoir sur nous. C’est pour ça qu’ils ont récusé le Pds. Ce n’est pas pour encore constituer de nouveaux riches sur la base de ressources publiques. Je vous dis tout de suite, au nom du Pit, que nous ne l’accepterons pas. Aucune alliance ne nous autorise à céder sur ce point.

Wal Fadjri : Et l’épée de Damoclès des délégations spéciales ? N’en avez-vous pas peur ?

Amath Dansokho : J’en avais été victime. Mais, maintenant, nous avons des positions qui nous permettent de repousser de telles décisions. C’est fini ça. Il (le président Wade, Ndlr) n’en a plus les moyens. Il le faisait parce que tout le monde pensait qu’il était indéboulonnable. Mais la population s’est exprimée par des manifestations constantes pendant tout le temps de sa prétendue campagne électorale pour récuser la gouvernance du Pds. Mais si nous faisons des conneries, je suis d’accord. En ce moment, ce sont nos conneries qui lui offriront cette possibilité.

‘Il ne faut pas croire que, dans l’opposition, tout s’est bien passé. Beaucoup de gens pensaient que j’étais mort ou souhaitaient ma mort parce que je suis malade. Et des gens ont décidé qu’il ne fallait pas que je sois candidat’

Wal Fadjri : On vous attendait à Kédougou, mais on ne vous a pas vu et c’est la Coalition Sopi 2009 qui a gagné ?

Amath Dansokho : A Kédougou, il n’y a pas eu d’élections. Et les gens ne savent pas que je n’étais pas candidat à la mairie.

Wal Fadjri : Pourquoi ?

Amath Dansokho : D’abord, il ne faut pas croire que, dans l’opposition, tout s’est bien passé. Beaucoup de gens pensaient que j’étais mort ou souhaitaient ma mort parce que je suis malade. Et des gens ont décidé qu’il ne fallait pas que je sois candidat. En arrière plan de ça, il y avait des gens qui travaillaient pour transhumer le lendemain au Pds. Et ils n’avaient pas intérêt (à ce que je sois maire, Ndlr) parce qu’ils savent bien que je ne suis pas Wade.

Je ne suis pas un homme battu à Kédougou. Moi-même j’avais proposé en secrétariat (du Pit, Ndlr) de renoncer à la mairie à cause de ma santé. Je ne peux pas prendre en charge ce que je ne peux pas assumer. Mais cela ne voulait pas dire que je ne pouvais pas être conseiller municipal. Mais ils ne m’ont pas investi sur la liste municipale. Par contre, je suis conseiller régional.

Mais à Kédougou, il n’y a pas eu d’élections. C’est le président (Wade) qui a dit lui-même à Kédougou : ‘Cette région ne tombera pas dans les mains de Dansokho. Je l’interdis’. Et on comprend pourquoi. Il y avait une grave crise au sein du Pds qui a été aggravée par les évènements (la marche des jeunes de Kédougou, Ndlr) de la fin de l’année. La population était remontée contre le pouvoir pour les exactions et surtout l’assassinat du jeune Sidibé. Dans un premier, on a voulu mettre ça sur mon compte. J’étais, d’ailleurs, ici, à Paris quand j’ai dénoncé la situation qui a conduit à ces évènements.

Wal Fadjri : D’ailleurs à cause de ces évènements, des observateurs avaient pensé que le régime allait perdre les élections…

Amath Dansokho : Le président a dû mesurer la gravité du ressentiment populaire contre lui et contre son pouvoir. Quand il s’y est rendu, il a été l’objet de manifestations hostiles d’une rare gravité. Il a subi à Kédougou la pire des humiliations de sa campagne électorale. Puisqu’au Pds, il y avait une grave crise entre le responsable qui dirige la liste régionale, Mamadou Makalou, et Baba Guirassy qui dirige la liste municipale. Chacune des deux listes a été confectionnée sur la base d’affinités de coterie. Il a, d’abord, simulé une réconciliation dans sa voiture. Ils se sont serrés la main. Ensuite, le président, complètement déboussolé par la violence de la manifestation contre lui, s’est replié dans la préfecture. Baba Guirassy faisait l’objet de graves accusations de la part de Mamadou Makalou le présentant comme un trafiquant de cocaïne. C’était déjà dans les tracts qui avaient été publiés avant l’arrivée du président. Il a repris cette accusation devant le président. Et Baba Guirassy accusera, à son tour, Makalou de tous les noms d’oiseau. Ils ont failli en arriver aux mains. Le président, excédé, s’est levé et leur a dit : ‘Je m’en vais. Je ne sais pas ce que vous faites ici, mais je vous préviens - le gouverneur et le préfet étaient là - que si vous faites de sorte que cette région tombe dans les bras de Dansokho, vous verrez de quel bois je me chauffe’. L’affaire était entendue.

Sans compter qu’on n’a jamais déversé autant d’argent au cours d’une élection à Kédougou. Des sommes folles ont été déversées à Kédougou où le revenu par tête ne fait même pas 200 francs par jour, c’est-à-dire même pas le cinquième du seuil de pauvreté. Vous voyez bien l’ampleur de la misère.

Mais le jour des élections, j’ai été parmi les premiers à voter. Je me pointe, on me dit que les bulletins du Sopi ne sont pas là. Le vote a été retardé de plus de deux heures. On ne sait même pas pour les localités de l’intérieur. Même avec un hélicoptère, on n’aurait pas pu déposer des bulletins. Des bulletins ont été acheminés dans certains coins vers 16 -17 h. Et les gens ont voté jusqu’au lendemain à midi. Cela a été entériné. Il y a des bureaux de vote qui n’ont jamais eu leurs bulletins. D’ailleurs, dans Wal Fadjri, votre journaliste a dit qu’il n’a jamais vu d’élections pareilles.

Le problème, c’est que les gens savent que je dénonce Sabadola en permanence. Ce qu’on a fait à Sabadola, est monstrueux. Et cela va apparaître. C’est une société mafieuse. C’est une mine très riche où des milliards sont déjà sortis, avant même l’annonce officielle de la production d’or. On allait jusqu’à dire, en 2005, aux avions qui y font la navette, de ne pas aller à Kédougou quand Dansokho est là-bas parce qu’ils vivent toujours dans la hantise que je vais attaquer le trafic illicite de l’or de Sabadola.

Bizarrement, dans les communautés rurales, il n’y a pas eu de listes de candidature de notre coalition. On a été forclos partout. Comment cela est-ce possible ? Il y avait des agents qu’ils avaient recrutés pour empêcher le dépôt de nos listes dans les délais. L’administration a joué aussi sa partition dans cette opération. C’est-à-dire qu’à Kédougou, il ne devait pas y avoir d’élections. Ils savaient qu’ils allaient être battus. Ils disaient que si cette région entre les bras de Dansokho, cela va être grave pour toutes les sociétés minières qu’on est en train d’installer à coups de commissions extraordinaires. C’est cela la bataille de Kédougou. (…).

Wal Fadjri : Pourquoi, dans Benno Siggil Senegaal, on a refusé votre candidature ?

Amath Dansokho : Parce qu’ils savent que je serais un maire particulier qui ne touche pas à l’argent. J’ai été maire, mais je n’ai pas touché un sou de Kédougou. C’est moi qui payais mon essence. C’est moi qui ai payé les véhicules que j’avais. Le conseil municipal avait voté un budget pour acheter un 4 X 4 pour le maire, j’ai dit que je n’en avais pas besoin. Je leur ai demandé d’acheter avec cet argent une moto-pelle et un camion pour transporter les ordures. Je ne vends pas de parcelles. La parcelle sur laquelle je suis en train de construire et que je n’arrive pas à terminer, je l’ai achetée. Mes adjoints qui étaient dans l’administration municipale depuis des années, ont réussi à avoir des parcelles. Ils m’en ont proposé, j’ai refusé. Je leur ai dit que j’achète ma parcelle.

Wal Fadjri : Pourquoi les Moustapha Niasse, Ousmane Tanor Dieng, Abdoulaye Bathily n’ont-ils pas appuyé votre candidature ?

Amath Dansokho : Ils ne savaient pas ce qui se passait là-bas. Ils ont des camarades qui y sont, mais ils n’y vont pas. Ni Moustapha Niasse, ni Ousmane Tanor Dieng n’ont suivi les investitures. Mais je leur en ai parlé au lendemain de mon arrivée de Paris. Je leur ai dit pourquoi ils ont fait ça. Je ne dégage pas leurs responsabilités, mais ce sont leurs dirigeants locaux qui ont une toute autre logique que la nôtre.

Wal Fadjri : Qu’ont répondu Moustapha Niasse, Ousmane Tanor Dieng quand ils ont appris que vous ne seriez pas candidat ?

Amath Dansokho : Mais c’était déjà trop tard. Je l’ai dit en réunion de tous les partis. Ils n’ont rien dit parce que c’était déjà tard. Je n’ai pas insisté. Je me suis contenté du poste de conseiller régional.

Wal Fadjri : Parlons de perspectives. La Coalition Benno Siggil Senegaal pourra-t-elle résister jusqu'en 2012 ?

Amath Dansokho : Je ne suis pas un devin, mais je rappelle que, quand en 2006, nous n'avons pas réussi la candidature unique, les journalistes avaient dit que c'était fini. Et dans la première interview que j'avais donnée immédiatement après la rupture, j'avais dit que nous allions aux élections séparés, mais que nous allions nous retrouver dès le lendemain. Quand nous avions rencontré les ambassadeurs de l'Union européenne, on nous avait dit que l'unité n'était pas possible. J'ai dit à l'ambassadeur de France que nous constituerons nos listes et ça a réussi. Au lendemain des élections (locales), on avait dit partout que ça allait imploser et j'ai répondu que nous, nous réussirions.

Wal Fadjri : Mais il y a eu des problèmes à Kaffrine, à Pikine et même à Dakar...

Amath Dansokho : C'est vrai qu'il y a des difficultés. Il y en aura même davantage, mais nous réussirons parce que la population s'est emparée de la question de l'unité. C'est elle qui, désormais, exige qu'on soit uni. C'est elle qui exige qu'on ait ces administrations Benno Sénégal. Je suis convaincu que, sur plus de 80 % des situations, nous serons ensemble très facilement. Nous en sommes à plus de 90 % parce que notre unité n'est pas artificielle. Ceux qui disent que c'est une unité contre-nature ne font que parler. Quelle est la nature du problème ? C'est une question de survie pour les populations. Elles tiennent à cette unité, car elles savent que sans elle, on ne peut rien faire. Je ne cache pas qu'il y a eu de graves problèmes lors des investitures et même actuellement.

A Pikine, la question de la candidature est réglée. C'est un maire Afp qui va diriger. Il s'agit de M. Sagna. Au Point E, ce sont des jeunes. A la base, il y a un grand renouvellement des générations sans exclusive. Disons qu'une relève est là. Je crois qu'à l'aune de l'expérience que nous avons vécue en matière d'unité, nous avons toutes les raisons d'être optimiste.

Wal Fadjri : L'un des enseignements qu'on peut retenir de ces élections locales, c'est le message d'unité que la population vous a envoyé. Cette unité est-elle possible pour 2012 ?

Amath Dansokho : Pour 2012, j'espère que les gens seront raisonnables. De toute façon, je crois que d'ici là, nous aurons la démocratie. Si la démocratie existe, chacun peut concourir sans risque. Mais tant que le régime est ce qu'il est, l'hypothèse d'une candidature unique de l'opposition reste valable. Sinon, nous ne pourrons pas gagner.

Wal Fadjri : Parlons d'économie. Le Sénégal a vendu ses actions au niveau de la Sonatel à France Télécom. Quelle est votre réaction ?

Amath Dansokho : C'est scandaleux. J'ai été reçu par les travailleurs de la Sonatel vendredi dernier (le 10 avril 2009). J'ai été à leur assemblée générale, j'ai pris la parole. Ils ont détruit l'économie sénégalaise ; les caisses sont vides à cause de l'ampleur des ponctions qui ont été exercées sur les ressources publiques, des gaspillages, des dépenses absolument irrationnelles qui ont été effectuées. Et maintenant les caisses sont vides. Alors, on vend tout : les terres, par exemple. On nous annonce des ventes, mais on ne voit pas de traces de versement dans le trésor public. Par exemple Sudatel. Jusqu'à présent, on ne sait pas. Ce sont 200 milliards, même s'ils en ont diminué de quelque 20 milliards sans savoir comment. Les diminutions opérées sont généralement des prélèvements des commissions.

Est-ce que vous savez que notre pays n'exporte plus rien ? C'était l'arachide, mais il y a des centaines de tonnes qui sont dans la nature alors que l'hivernage arrive. Ces arachides ne sont pas achetées. Les paysans n'ont rien. La monnaie a disparu dans la campagne. Le tourisme est par terre. On a l'impression qu'on a des gens qui ignorent tout de l'économie mondiale telle qu'elle se développe aujourd'hui.

‘L'économie est parasitée par l'argent sale. Et tant qu'il y a de l'argent sale, on n’aura pas d'économie. C'est ça qui est grave parce que personne ne peut concurrencer l'argent sale (dont) le Sénégal est submergé’.

Wal Fadjri : Pourtant, le président Wade est un économiste…

Amath Dansokho : Je doute en tout cas de ses capacités en économie parce qu'on n’a besoin d'aller au lycée pour savoir certaines choses. Il faut savoir compter au moins. On se lève un beau jour pour envoyer 1 500 Sénégalais à La Mecque pour aller prier. Ça coûte à peu près 3 milliards qu'on refuse aux paysans qui sont affamés.

Le tourisme est notre atout, mais il est par terre. Allez à Saly, vous vous poserez des questions : pourquoi ces hôtels n'ont pas fermé. Pour des hôtels de 200 lits, il n'y a que 25 personnes parce que la destination Sénégal n'existe plus. Les gens ont tourné le dos. Pour faire revenir les gens, il faudra un trésor de ressources. Ce ne sont pas seulement des bavardages, il faut des mesures matérielles conséquentes. En ce qui concerne les phosphates, ce qu'on produit actuellement, est dérisoire par rapport à notre production traditionnelle. On a bradé la société au franc symbolique quasiment et les investissements ne suivent pas.

Nous sommes dans la même situation en ce qui concerne la pêche. Le Sénégal n'exporte rien aujourd'hui. Nous vivons de taxes prélevées sur des marchandises qu'on nous fourbe. Evidemment, l'économie est parasitée par l'argent sale. Et tant qu'il y a de l'argent sale, on n’aura pas d'économie. C'est ça qui est grave parce que personne ne peut concurrencer l'argent sale.

Wal Fadjri : L'argent sale circule-t-il au Sénégal ?

Amath Dansokho : Ah oui ! Le Sénégal est submergé par l'argent sale. Ce n'est pas moi seulement qui le dit. Le Guardian (un journal britannique) a fait un article, il y a un mois et demi, sur la gravité de la situation du trafic de la cocaïne à Dakar. On prend des bateaux et ça n'arrête pas. Ce n'est pas seulement une place forte de transit, nous sommes liés aux grands cartels colombiens qui opèrent à partir de la Guinée-Bissau et de la Guinée Conakry, dont la production passe toutes les frontières, y compris la frontière de Kédougou.

Wal Fadjri : Pourtant, nous avons un service de douane aguerri et réputé…

Amath Dansokho : Ce n'est pas suffisant avec les trafics de drogues. Obama était au Mexique qui est à deux pas des Etats-Unis. La situation est tellement grave qu'elle crée une situation de guerre à la frontière des Etats-Unis malgré tous les moyens dont ils disposent.

Chez nous, quand les trafiquants viennent, ils ont des hommes à la présidence, au ministère de l’Intérieur, au ministère des Finances, dans la douane. Ça, on le savait depuis longtemps. Pour notre production de cannabis, elle est étroitement imbriquée à la crise militaire en Casamance. Sud Quotidien avait fait un grand reportage en 2000 sur le sujet. Quant à la zone de Diouloulou, avant que la gendarmerie ou l’armée n’intervienne, les gens ont déjà disparu. Une fois, on a trouvé sur place l’équivalent de la facture énergétique du Sénégal par an. Les gens travaillent avec de grandes associations mafieuses de la drogue du Nigeria et de la Colombie. Ce qui fait que ce n’est pas demain que la guerre va finir dans le Sud (Casamance, Ndlr). Avec l’aggravation de la situation en Guinée-Bissau, la situation va être relancée. Sur le plan économique, la situation est très grave.

Wal Fadjri : Vous dites que la situation économique est très grave et il se susurre qu’il y aura un remaniement ministériel. L’opposition est-elle disposée à entrer dans le gouvernement pour prêter main forte au chef de l’Etat ?

Amath Dansokho : On n’est pas dans cette hypothèse. On n’a même pas discuté avec lui. D’ailleurs, il ne veut pas discuter avec nous, soit disant que nous ne l’avons pas reconnu. Comme si les partis de l’opposition avaient un pouvoir de reconnaissance. C’est qu’il n’a pas confiance à son élection. Il nous confirme sur notre position qui a été démontrée par le boycott (des élections législatives). Ce que notre Constitution reconnaît, c’est la décision du Conseil constitutionnel. Lui-même n’a jamais reconnu l’élection de Diouf. Et pourtant, il discutait avec lui ; et pourtant, il est rentré dans le gouvernement de Diouf. Mais il ne veut pas discuter avec nous. Et quiconque qui s’oppose à son projet fondamental de succession, il ne discute pas avec lui. C’est le cas avec Idrissa Seck, avec Macky Sall, avec d’autres dans le Pds.

Wal Fadjri : Et qu’est-ce qu’il faudrait pour que vous discutiez avec lui ?

Amath Dansokho : Nous voulons discuter pour voir comment mettre un terme à la situation actuelle.

Wal Fadjri : Ça peut-il aller jusqu’à la formation d’un gouvernement d’union nationale ?

Amath Dansokho : Gouvernement d’union nationale ou pas, il faut qu’Abdoulaye Wade reconnaisse qu’il a plongé notre pays dans une situation dont il est urgent de l’en sortir avant la catastrophe. Ce sont des millions de Sénégalais qui souffrent de cela. Qu’il s’oublie un peu, lui et la rapace qui tourne autour de lui, qui s’accapare des ressources du pays et qui ruine la Nation. Qu’il renonce à ses projets. Qu’il discute avec l’opposition des moyens de sortir de là, y compris son départ anticipé parce que ce qu’il n’a pas pu faire en 8 ans, ce n’est pas maintenant qu’il va le faire. Il faut dire les choses comme elles sont. Il y a des limites qu’il ne faut pas franchir. Il faut qu’il ait pitié de la population.

Ça ne peut pas prospérer. Les bailleurs de fonds sont excédés aujourd’hui. Au point que c’est frontalement qu’ils attaquent la situation dans notre pays. Est-ce que nous pouvons nous en sortir sans un soutien des bailleurs de fonds ? Je n’ai rien à voir avec eux. Je suis pour l’indépendance totale du Sénégal. Mais le monde est ce qu’il est. Ce sont eux qui ont l’argent. Je ne dis pas qu’il faut accepter tout. Mais au moins sur des questions aussi évidentes comme une bonne gestion des finances publiques, nous sommes tout à fait d’accord. Il faut qu’il cesse de gérer le Sénégal de façon informelle, de dépenser comme il l’entend, de prendre toutes les ressources publiques pour constituer une oligarchie politicienne. (…). Nous ne voulons que la paix. C’est pourquoi mon parti fait tout pour qu’il parte. Nous sommes prêts à discuter des conditions, des procédures de son départ anticipé parce que 2012, c’est trop loin. D’ici 2012, si les conditions sont telles qu’elles sont, les Sénégalais vont se rentrer dedans. Personne ne peut empêcher une guerre civile. C’est une question de vie et de mort que l’on mette fin à ce système.

Wal Fadjri : Dans son meeting de clôture de la campagne des élections locales, il vous a invité à aller à la retraite avec lui…

Amath Dansokho : Je suis plus jeune que lui. Je n’ai que 72 ans. Je suis malade, mais mon cerveau marche encore très bien (rires…). Je ne suis ni illuminé du pouvoir ni concerné par le pouvoir. Personne ne m’a jamais entendu de parler de pouvoir. De tous ceux qui ont présenté leur candidature à l’élection présidentielle, je suis le plus qualifié pour y aller. Mais je ne pense qu’au Sénégal, à ses humbles gens, à ses travailleurs, à ses hommes d’affaires qui contribuent à l’accroissement des richesses.

walfadjri



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