leral.net | S'informer en temps réel
Mercredi 16 Septembre 2026

Ibn Khaldoun : pourquoi les sociétés montent, se relâchent et tombent




Troisième texte de notre série Verbatim. Après Socrate et Luqman, un homme qui a vu de près la fin d'un monde et qui a voulu comprendre pourquoi. Ibn Khaldoun naît à Tunis en 1332, dans une famille d'origine andalouse chassée de Séville. Il sert des sultans à Fès, à Grenade, à Béjaïa, à Tlemcen, il est emprisonné, disgracié, rappelé, il finit juge au Caire et meurt en 1406. Entre deux charges, retiré dans une forteresse de l'actuelle Algérie, il rédige la Muqaddima, les Prolégomènes, une introduction à l'histoire universelle qui est devenue bien plus célèbre que l'histoire elle-même. Nous présentons ici ses idées sans citation directe : les traductions varient, et cette rubrique s'interdit de mettre entre guillemets ce qui n'a pas été vérifié mot à mot.

Une science nouvelle

Ce qui frappe d'abord, c'est le projet. Ibn Khaldoun reproche aux historiens de son temps de rapporter des récits sans se demander s'ils sont possibles. Il veut fonder une science qui étudie la société humaine en elle-même, ses formes, ses causes, ses régularités, afin de pouvoir juger si un événement rapporté est vraisemblable. Six siècles avant la sociologie moderne, il pose que les faits humains obéissent à des lois que l'on peut chercher.

La solidarité de groupe

La notion centrale de la Muqaddima est l'asabiyya, que l'on traduit par esprit de corps ou solidarité de groupe. C'est le lien qui unit les membres d'une tribu, d'un clan, d'une communauté, et qui les rend capables d'agir ensemble et de se défendre. Ibn Khaldoun observe que cette solidarité est plus forte chez les peuples de la vie rude, nomades ou montagnards, qui dépendent les uns des autres pour survivre, que chez les citadins, habitués au confort et à la protection de l'État. C'est elle, et non la richesse, qui donne le pouvoir : un groupe soudé finit par dominer des groupes plus nombreux mais divisés.

Le cycle des dynasties

De là découle sa théorie la plus connue. Un groupe animé d'une forte solidarité conquiert le pouvoir et fonde une dynastie. La première génération garde les vertus de l'origine : simplicité, courage, partage. La deuxième, née dans le pouvoir, conserve le souvenir de ces vertus mais commence à s'en éloigner ; elle gouverne par l'appareil de l'État plus que par le lien du groupe. La troisième, élevée dans le luxe, a oublié d'où elle vient : la solidarité s'est dissoute, les impôts augmentent pour financer une cour dispendieuse, l'armée est composée de mercenaires, et un nouveau groupe, venu de la marge, plus rude et plus uni, prend la place. Ibn Khaldoun estime la durée typique de ce cycle à trois générations, soit un peu plus d'un siècle, tout en précisant que ce n'est qu'un ordre de grandeur.

L'injustice détruit la prospérité

Un chapitre de la Muqaddima porte, en substance, ce titre : l'injustice annonce la ruine de la civilisation. Ibn Khaldoun y explique que lorsque le pouvoir s'empare des biens des gens, impose des corvées, confisque, taxe sans mesure, les hommes perdent l'envie de produire, puisque le fruit de leur travail leur sera pris. La production baisse, les marchés se vident, les revenus de l'État diminuent, et le pouvoir, pour compenser, prélève encore davantage. C'est une spirale, et il la décrit avec une précision d'économiste. Il en tire une règle simple : la prospérité d'un pays tient à la sécurité de ce que chacun possède et gagne.

Ce qu'on peut en garder

Il ne faut pas lire Ibn Khaldoun comme un oracle : son modèle décrit les dynasties du Maghreb médiéval, non les États modernes avec leurs institutions, leurs constitutions et leurs élections. Mais trois de ses intuitions restent d'une actualité troublante. Une société tient par ce qui lie ses membres, plus que par ses richesses. Ceux qui héritent du pouvoir oublient ce qui l'a fondé, et c'est là que commence le déclin. Et l'injustice fiscale ou foncière n'est pas seulement une faute morale : c'est un mécanisme économique de ruine, dont les premières victimes sont ceux qui travaillent.

À retenir. Un homme du XIVe siècle a regardé s'effondrer les royaumes qu'il servait et en a tiré une théorie de la cohésion, de l'usure du pouvoir et de l'injustice. Six siècles plus tard, on ne l'a pas dépassée sur l'essentiel. Prochain texte : Marc Aurèle, un empereur qui s'écrivait à lui-même.

Photo : Sami Mlouhi / Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

( Les News )