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Mercredi 16 Septembre 2026

Marc Aurèle, l'empereur qui s'écrivait à lui-même chaque soir




Quatrième texte de notre série Verbatim. Cette fois, un homme qui possédait tout ce que le monde antique pouvait offrir : Marc Aurèle, empereur de Rome de 161 à 180. Il a passé une grande partie de son règne sur le Danube, à repousser des invasions, dans la boue et la peste. Le soir, il écrivait en grec, pour lui seul, de courtes notes qu'il n'a jamais destinées à personne. On les a retrouvées après sa mort et on les a appelées Pensées pour moi-même. C'est l'un des rares livres de l'histoire écrits par un homme au sommet du pouvoir qui s'adresse des reproches.

Un carnet, pas un traité

Il n'y a pas de plan. Les Pensées sont une suite de rappels, parfois d'une ligne, parfois d'une page, que l'empereur se fait à lui-même : ne pas se mettre en colère, ne pas se laisser flatter, se souvenir que l'on va mourir, faire son travail. Le premier livre est une liste de remerciements à ceux qui l'ont formé, son grand-père, sa mère, ses maîtres, avec ce que chacun lui a appris. Un homme qui commence son journal intime par l'inventaire de ses dettes envers les autres dit déjà beaucoup de lui.

Ce qui dépend de nous

Marc Aurèle est stoïcien. Le cœur de cette école tient en une distinction : il y a ce qui dépend de nous, nos jugements, nos désirs, nos actes, et ce qui n'en dépend pas, le corps, la réputation, la fortune, les autres. La sagesse consiste à porter toute son attention sur la première catégorie et à accepter la seconde. L'empereur, qui ne peut empêcher ni la peste ni les trahisons, se répète que le mal n'est jamais dans l'événement mais dans l'opinion que l'on s'en fait. Une phrase des Pensées, dans une traduction ancienne et libre de droits, le dit presque en ces termes : si tu souffres d'une chose extérieure, ce n'est pas elle qui te trouble, c'est le jugement que tu portes sur elle, et il dépend de toi de l'effacer.

Se lever le matin

L'un des passages les plus humains ouvre le livre V. L'empereur a du mal à se lever. Il se sermonne : tu as été fait pour agir comme un homme, et tu resterais sous tes couvertures pour te tenir chaud ? Les plantes, les oiseaux, les fourmis font leur ouvrage ; toi, tu refuserais le tien ? Le maître du monde connu se parle comme un père parle à un adolescent, et c'est précisément pour cela que le texte est resté : personne n'y est plus grand que le lecteur.

La colère et les autres

Marc Aurèle revient sans cesse sur la colère et sur la déception que causent les autres. Il se prépare chaque matin à rencontrer des gens indiscrets, ingrats, envieux, en se rappelant qu'ils sont ainsi par ignorance du bien et du mal, et qu'il est de la même nature qu'eux, fait pour coopérer avec eux comme les pieds, les mains et les paupières coopèrent. Se mettre en colère contre eux serait aussi absurde que se fâcher contre son propre bras. Ce n'est pas de l'indulgence molle : l'empereur réprime des révoltes et juge des criminels. C'est le refus de laisser la conduite des autres décider de la sienne.

La mort comme mesure

Enfin, il y a la mort, partout dans le livre, non comme angoisse mais comme règle de mesure. Ne te conduis pas comme si tu avais dix mille ans à vivre, se dit-il ; le nécessaire est sur toi. Bientôt tu auras tout oublié, bientôt tout t'aura oublié. Ce rappel n'a rien de morbide : il sert à trier. Ce qui ne vaut pas la peine d'être fait par un homme qui va mourir ne vaut pas la peine d'être fait.

À retenir. Un empereur s'est imposé, chaque soir, l'examen que Socrate demandait aux Athéniens. Ce qu'il en reste tient en trois rappels : distingue ce qui dépend de toi de ce qui n'en dépend pas, ne laisse pas les autres décider de ton humeur, et mesure chaque chose à la brièveté de la vie. Dernier texte de la série, demain : le ciel étoilé, et ce qu'il fait aux hommes qui le regardent.

Photo : Jebulon / Wikimedia Commons (CC0)

( Les News )