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Vendredi 11 Janvier 2019

L'alliance secrète d'Elizabeth Ière avec l'Islam


En 1570, Élisabeth Ire était dans une impasse. Elle avait été excommuniée par le pape et son pays était boudé par le reste de l'Europe. Pour éviter la ruine, l'Angleterre avait besoin d'alliés. La reine a alors fait le choix inattendu de se tourner vers le monde islamique.

La période Tudor a été le sujet d'un grand nombre de films et de séries, mais cette histoire a rarement été contée. Jerry Brotton explore l'histoire oubliée des alliances anglo-musulmanes dans son livre "Le sultan et la reine". De chez lui à Oxford, en Angleterre, Brotton explique pourquoi Elizabeth pensait que l'islam et le protestantisme avaient plus en commun que le protestantisme et le catholicisme.



Il y a 500 ans, la reine Elizabeth Ire a fait le choix d'une alliance inattendue avec le Shah d'Iran et le sultan ottoman. Que retenir de la relation qu'entretenait la reine britannique avec le monde musulman du 16e siècle ?  

Beaucoup de choses. Elle nous enseigne qu'il existe une forme d'échange pragmatique, de tolérance et d'accommodement qui dépasse l'idéologie. L'une des histoires clefs du livre est la question du commerce et la manière dont le commerce se heurte aux religions. La raison pour laquelle la reine Elizabeth a développé cette relation avec le monde islamique, est d’abord théologique. Elle était alors en train de créer un État protestant et l'Angleterre était de fait, devenue le paria de l'Europe catholique. C'est pour cette raison qu'elle s'est tournée vers le monde islamique.

Ce qui en découla fut un échange de commerce et de biens, quelles que puissent être les différences sectaires et théologiques. Elizabeth ne contacta pas le sultan Murad III par noblesse d'âme ou pour sceller un accord religieux. Elle le fit pour des raisons politiques et commerciales bien déterminées.


L'alliance d'Elizabeth avec Murad III était essentielle à son maintien au pouvoir, mais cette histoire a été en grande partie laissée de côté dans l'histoire des Tudor. Pourquoi à votre avis ?

Ces dernières années, il y a eu une identification forte avec la dynastie des Tudor, notamment par le prisme de la série The Tudors. Les Tudor sont devenus la représentation même de la monarchie britannique blanche et chrétienne. Mais rares sont les récits qui s'attardent sur les enjeux internationaux de la plus grande Histoire. J'ai commencé à travailler sur des cartes du 16e siècle et ce qu'elles me disaient, c'est qu'il y avait un échange entre le monde musulman et le monde chrétien, ce qui n'était pas mentionné dans les histoires officielles.

Regardez les portraits des Tudor. Tous sont parés de perles d'Orient, de soie d'Iran ou de coton venu des territoires ottomans. La langue anglaise changea aussi à ce moment-là. De nouveaux mots firent soudainement leur apparition, comme le sucre, les bonbons, le pourpre, les turbans et la tulipe, qui ont des racines arabes ou persanes. Tous avaient pour point commun d'être des objets de commerce avec le monde islamique.

Elizabeth a œuvré de son mieux pour convaincre le sultan Murad que protestantisme et l'islam étaient les deux faces d'une même pièce et que la véritable hérésie était le catholicisme.

Oui, elle a fait ça très habilement. La première chose qu'elle écrivit au sultan en 1579 était : Vous et moi avons beaucoup de similitudes en termes de théologie. Nous ne croyons pas en l'idolâtrie ou en l'intercession, c'est-à-dire en l'intermédiaire d'un saint ou d'un prêtre pour vous rapprocher de Dieu. Le protestantisme part du principe que le seul fait de lire la Bible vous permet d'entrer en contact direct avec Dieu. L'islam sunnite dit la même chose : vous avez le Coran, la parole du prophète, vous n'avez pas besoin de saints ni d'icônes.

Elizabeth avait là des fins politiques. Et elle le dit ainsi : Vous combattez l'Espagne catholique ; je combats l'Espagne catholique. Ce que personne ne mentionne, évidemment, c'est la figure du Christ. Dans l'Islam, Jésus est un prophète, mais pas le fils de Dieu. Donc, dans toute la correspondance, ils contournaient ce problème. Ils parlaient toujours du fait qu'ils croyaient tous les deux en Jésus, mais ne définissaient pas comment ils croyaient en Jésus.

La première femme musulmane connue à entrer en Grande-Bretagne s'appelait Aura Soltana. Son histoire est incroyable.

Anthony Jenkins, l'un des tout premiers Anglais à avoir noué des relations diplomatiques et commerciales avec la Perse, retourna en Angleterre en empruntant la Volga, dans ce que nous appelons aujourd'hui la Grande Russie. À Astrakhan, il acheta cette femme, Aura Soltana. On ignore s'il s'agit d'un nom d'esclave ou du nom de l'endroit dont elle était originaire. Toujours est-il qu'il la ramena en Angleterre.

À peu près à la même époque, une figure similaire fut établie en tant que femme de chambre dans la cour d'Elizabeth. Si c'est la même personne - et je crois que c'est le cas - elle devint une sorte de conseillère de mode pour la reine, indiquant à Elizabeth comment porter certains types de chaussures ou certaines matières. Ses origines faisaient d'elle le genre de personnes à qui Elizabeth pouvait dire : « Oh, tu viens de rentrer de Moscou, quelle est la dernière mode ? »

Il existe un portrait envoûtant d'une femme anonyme signé Marcus Gheeraerts, intitulée The Persian Lady, que d'aucuns supposent être Aura Soltana. Elle est vêtue d'une manière opulente et orientale. Ce pourrait tout à fait être cette esclave devenue femme de chambre d'Elizabeth.









nationalgeographic.fr

 
Alain Lolade