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Lettre de Michel Ongoundou Loundah à Alain-Claude Bilie-By-Nze

Rédigé par leral.net le Lundi 29 Juin 2026 à 10:51 | | 0 commentaire(s)|

Alain-Claude, mon cher petit frère,
Cela fait aujourd'hui 75 jours. Soixante-quinze jours depuis que tu as été arrêté à la tombée du jour, dans des conditions sur lesquelles je ne veux pas revenir.
En ce lundi 29 juin 2026, tu entames une nouvelle semaine derrière les barreaux, toi qui aurais dû être auprès de ta famille, des militants et sympathisants d'Ensemble Pour le Gabon (EPG), de tes compagnons de la Convention pour la Nouvelle République (CNR), ainsi que des responsables du (...)

- LIBRE PROPOS /

Alain-Claude, mon cher petit frère,

Cela fait aujourd'hui 75 jours. Soixante-quinze jours depuis que tu as été arrêté à la tombée du jour, dans des conditions sur lesquelles je ne veux pas revenir.

En ce lundi 29 juin 2026, tu entames une nouvelle semaine derrière les barreaux, toi qui aurais dû être auprès de ta famille, des militants et sympathisants d'Ensemble Pour le Gabon (EPG), de tes compagnons de la Convention pour la Nouvelle République (CNR), ainsi que des responsables du PNTP et de REAGIR.

J'insiste volontairement sur cet aréopage politique, car je demeure convaincu que ce que tu vis aujourd'hui ne relève nullement du judiciaire. Cette affaire porte un parfum trop prononcé de politique politicienne.

75 : certains nombres finissent par acquérir une portée symbolique. Le 7 évoque depuis toujours le temps de l'accomplissement, mais aussi celui de l'épreuve qui révèle les hommes. Le 5, lui, renvoie à la condition humaine : les cinq sens, la main qui bâtit, qui tombe, puis qui se relève. 75 jours, c'est ce moment où les convictions cessent d'être de simples discours pour devenir une manière d'habiter la souffrance et l'injustice avec dignité.

Au début, lorsque je dénonçais le sort qui t'était fait, je défendais uniquement des principes, l'État de droit, la présomption d'innocence, le respect de la dignité humaine.

Aujourd'hui, moi, Ongoundou Loundah Michel, je n'ai plus envie de me réfugier derrière cette confortable neutralité. J'ai décidé d'assumer totalement mon parti pris, et de prendre ma plume pour te défendre.

Je te défends parce que tu es mon frère. Frère par le sang, parce que nous appartenons à cette même et grande famille enracinée entre Biliba et Afoumadzo, dans l'Ogooué-Ivindo. Frère par l'histoire, frère par les blessures de ce pays que nous aimons tant. Frère, enfin, par cette conviction que le Gabon mérite mieux que les règlements de comptes politiques.

Et je suis d'autant plus libre de prendre aujourd'hui ton parti que je n'ai jamais hésité, hier, à te combattre lorsque tu exerçais le pouvoir. Je t'ai critiqué. Je me suis opposé à toi. Je ne retire pas un mot de ces critiques. Elles étaient sincères. Elles étaient nécessaires. Au fond, je crois même que toi non plus tu ne les renies pas. Car l'histoire t'a ramené vers ce peuple dont tu étais issu bien avant les palais de la République. On oublie trop facilement que ton engagement politique n'a pas commencé dans les allées du pouvoir, mais plutôt dans les sacrifices d'un jeune et brillant étudiant dont les convictions ont coûté son parcours universitaire.

Je crois profondément que ce qui te vaut aujourd'hui cet acharnement tient avant tout à un choix politique. Le 30 août 2023, ceux qui ont pris le pouvoir par les armes ont expliqué aux Gabonais qu'ils intervenaient parce que votre gouvernance avait échoué. Lorsqu'ils t'ont ensuite approché avec insistance pour collaborer avec eux, tu as opposé un refus fondé sur une logique difficile à contester : « Si nous avons si mal gouverné, pourquoi devrais-je participer à votre gestion au risque de reproduire les mêmes erreurs ? Vous avez estimé pouvoir faire mieux, alors gouvernez, et le peuple vous jugera sur vos résultats ».

Tu aurais pu t'arrêter là. Tu ne l'as pas fait. Tu as observé. Tu as analysé. Et tu as dénoncé, avec des arguments précis, ce que tu considérais comme des dérives, des incohérences et des renoncements. À partir de cet instant, tu n'étais plus seulement un ancien Premier-ministre. Tu devenais un contradicteur crédible. Une cible.

L'histoire enseigne que les pouvoirs qui supportent mal la contradiction préfèrent souvent faire taire celui qui parle plutôt que répondre à ce qu'il dit. Voilà pourquoi je peine à croire que ton affaire soit judiciaire. Et pourtant, soixante-quinze jours plus tard, le constat est implacable. Ils ont cru pouvoir t'humilier. Mais soixante-quinze jours plus tard, tu es toujours debout. Droit dans tes bottes. La tête haute. Ils ont voulu te faire passer pour un escroc. Mais même parmi tes contempteurs les plus acharnés, ils n'ont trouvé personne pour croire à cette misérable mise en scène. À force de vouloir convaincre l'opinion, ils ont surtout fini par se couvrir d'opprobre.

L'ironie est d'ailleurs saisissante. Au commencement, ils pensaient t'enfermer. Aujourd'hui, on en vient presque à se demander qui est devenu le prisonnier de qui. Car ils semblent désormais confrontés à leur propre piège : comment te rendre la liberté sans perdre la face ? Une face qu'ils ont en réalité perdue dès les premiers jours de cette affaire totalement ubuesque.

Depuis soixante-quinze jours, ton silence est imposé. Mais ce silence forcé résonne bien au-delà des murs de ta cellule. Il fait du bruit au Gabon, en Afrique, en Europe et jusque dans les cercles où l'on n'évoquait autrefois ton nom qu'avec distance ou hostilité. Il est une autre victoire que personne ne pourra désormais t'enlever. Depuis ton incarcération, des soutiens se sont manifestés là où personne ne les attendait. Des femmes et des hommes qui, hier encore, ne partageaient ni ton parcours, ni tes choix politiques, ni parfois même une once de sympathie à ton égard, ont estimé que ce qui t'arrive dépasse désormais ta seule personne.

Ils ne défendent pas nécessairement l'ancien Premier-ministre. Ils défendent des principes. Ils rappellent qu'en démocratie, l'adversaire politique n'est pas un ennemi que l'on réduit au silence. Et ça, c'est une victoire immense. Car lorsque ceux qui te combattaient hier s'élèvent aujourd'hui pour dénoncer ce qu'ils considèrent comme une injustice, c'est que ton combat a cessé d'être celui d'un homme. Il est devenu celui d'une certaine idée de la République.

Je veux que tu saches que les dirigeants, militants et sympathisants d'Ensemble Pour le Gabon, au Gabon comme en Europe font preuve, depuis soixante-quinze jours d'un courage, d'une fidélité et d'une dignité qui forcent l'admiration. Malgré les intimidations et les incertitudes, ils sont restés debout. Ils démontrent qu'un parti politique ne se résume pas à son président, mais qu'il est avant tout une communauté de convictions.

J'associe naturellement à cet hommage les responsables des partis membres de la CNR, du PNTP et de REAGIR, dont la solidarité constante honore la parole donnée.

Je veux enfin saluer tes avocats. Depuis le premier jour, ils mènent ce combat avec compétence, ténacité, dignité et une abnégation qui imposent le respect. Ils savent que défendre un homme, c'est parfois défendre le droit lui-même. Dans les périodes où les passions politiques menacent d'obscurcir la sérénité de la justice, ils rappellent, par leur engagement quotidien, la noblesse de leur mission.

L'histoire est parfois d'une espièglerie cruelle.

Tu fais partie, paraît-il, des « amis » du chef de l'État. C'est lui-même qui l'avait affirmé publiquement sur France 24. Comme Hervé Patrick Opiangah, Junior Xavier Ndong Ndong ou Pascal Ogowe Siffon, tu appartiendrais à ce cercle privilégié. Quelle étrange coïncidence ! Tous, vous avez eu à partir avec la justice pour des motifs souvent qui se passent de tout commentaire... Je ne dis pas cela pour solliciter un quelconque privilège, ni pour laisser croire qu'un président devrait intervenir dans une procédure judiciaire. Ce serait contraire à l'idée même de l'État de droit. Je le dis simplement parce que le contraste est saisissant entre les déclarations publiques d'amitié et les épreuves successivement traversées par ceux qui sont présentés comme des proches. L'ironie est suffisamment éloquente pour n'avoir pas besoin d'être expliquée davantage.

Tu ne liras probablement jamais cette lettre. On dit que les lectures jugées « subversives » ne franchissent pas les murs de ta cellule. Peut-être qu'un de tes rares visiteurs t'en rapportera quelques lignes. Peut-être seulement son esprit. Mais peu importe. Je veux seulement que tu saches que ton combat dépasse désormais ta personne. Il pose une question essentielle à notre pays : quelle place la démocratie version UDB-PDG-CTRI accorde-t-elle à la contradiction ? Peut-elle prétendre rassembler les Gabonais tout en réduisant au silence ceux qui pensent autrement ? Je demeure convaincu qu'une nation ne s'élève jamais en emprisonnant le débat. Elle s'élève en l'acceptant.

Garde confiance. Les prisons disent souvent davantage sur un régime que sur les hommes qu'il enferme. Les barreaux peuvent retenir un corps. Ils n'emprisonnent jamais une conscience. Ils n'enferment jamais une conviction.

Et l'histoire, qui finit toujours par reprendre ses droits, accorde souvent davantage de considération à ceux qui ont traversé l'épreuve sans renoncer à leur dignité qu'à ceux qui croyaient détenir définitivement le pouvoir.

Soixante-quinze jours d'enfermement ne suffisent pas à diminuer un homme qui refuse de se courber. Ils suffisent parfois, en revanche, à révéler la petitesse de ceux qui croyaient pouvoir l'abattre.

Avec toute mon affection fraternelle,

Ton « Aîné », ainsi que tu aimes m'appeler



Source : https://www.gabonews.com/fr/actus/libre-propos/art...