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Manganèse : derrière le protocole et les fanfaronnades, qui a gagné quoi ?

Rédigé par leral.net le Mardi 21 Juillet 2026 à 13:28 | | 0 commentaire(s)|

Pendant des mois, le pouvoir UDB-PDG-CTRI a présenté l'interdiction d'exporter le manganèse brut à partir de 2029 comme l'acte fondateur de la souveraineté économique du Gabon. La ligne officielle ne laissait donc place à aucune ambiguïté : les richesses du sous-sol seraient désormais transformées sur place afin de créer des emplois, de la valeur ajoutée et une véritable base industrielle.
Le Gabon allait enfin imposer ses conditions. Puis est venu le temps de la négociation. Et là, le (...)

- LIBRE PROPOS /

Pendant des mois, le pouvoir UDB-PDG-CTRI a présenté l'interdiction d'exporter le manganèse brut à partir de 2029 comme l'acte fondateur de la souveraineté économique du Gabon. La ligne officielle ne laissait donc place à aucune ambiguïté : les richesses du sous-sol seraient désormais transformées sur place afin de créer des emplois, de la valeur ajoutée et une véritable base industrielle.

Le Gabon allait enfin imposer ses conditions. Puis est venu le temps de la négociation. Et là, le langage martial de la souveraineté s'est transformé en doux langage du compromis.

Dans la journée du 20 juillet, un protocole d'accord est signé entre le Gabon et le groupe Eramet, en présence des présidents Brice Clotaire Oligui Nguema et Emmanuel Macron. Une curiosité saute aussitôt aux yeux : l'échéance de 2029 est repoussée à 2031.

La grande mesure, pourtant présentée comme le socle de la souveraineté économique, commence... par un recul de deux ans. Bizarre ! Les Gabonais découvrent ainsi que la souveraineté ne se mesure pas à la vigueur des discours, mais à la solidité des positions que l'on parvient à défendre lorsque s'ouvrent les négociations.

Une victoire annoncée... mais pour qui ?

Le gouvernement dit de la Ve République met en avant la future transformation locale du manganèse. L'objectif est légitime : personne ne peut sérieusement défendre l'exportation indéfinie des matières premières à l'état brut.

Mais l'article 3 du protocole d'accord signé récemment à Paris ne prévoit la transformation que d'une partie du minerai. Les investissements, pour leur part, restent soumis à plusieurs conditions : disponibilité de l'électricité, sécurité énergétique, modernisation du Transgabonais et mobilisation des financements. En réalité, le Gabon n'obtient que des intentions et des promesses.

Eramet, elle, obtient du temps. Or, dans ce type de négociation, le temps constitue déjà une concession.

Autre curiosité qui ne manque pas d'interroger : malgré les difficultés rencontrées sur plusieurs de ses activités internationales, le groupe français Eramet continue de tirer une part essentielle de ses performances de la Comilog.

Cette dépendance aurait pu renforcer la position du Gabon. Il n'en a rien été : c'est Eramet qui obtient deux années supplémentaires avant l'application d'une mesure présentée, jusque-là, par les autorités gabonaises, comme non négociable.

L'aveu caché du protocole

Le passage le plus révélateur ne concerne pas le manganèse lui-même, mais la future usine d'alliages annoncée pour 2031. Là encore, rien n'est garanti. Le protocole précise que l'usine ne verra le jour que si le Gabon fournit une électricité compétitive, réalise les infrastructures nécessaires et si Eramet décide ensuite d'investir.

La logique ici est implacable : le Gabon doit créer toutes les conditions de rentabilité, tandis qu'Eramet, elle, conserve la décision finale. À ce stade, le Gabon n'a obtenu ni usine ni engagement ferme.

Il accepte néanmoins d'assumer les investissements préalables, avec l'espoir qu'Eramet investira ensuite. En ce sens, le protocole d'accord ressemble moins à une victoire de la souveraineté qu'à un transfert du risque vers l'État gabonais. Sans vouloir jouer les Cassandre, une question mérite tout de même d'être posée : le report de 2029 à 2031 ne constitue-t-il pas déjà la première étape vers une impasse ?

Les conditions imposées sont si exigeantes qu'elles paraissent presque impossibles à tenir. Un seul exemple suffit : en seulement 3 ou 4 ans, le Gabon devrait produire une électricité abondante, stable et compétitive, alors qu'il peine déjà à alimenter les ménages et les entreprises.

Si ces conditions ne sont pas réunies, Eramet pourra toujours solliciter un nouveau report, renégocier les engagements, voire renoncer purement et simplement à son investissement, conformément à la logique du protocole.

Une pathétique mise en scène d'un autre âge

Comme si cela ne suffisait pas, une autre séquence est venue brouiller le message de cette visite d'État. Une courte vidéo tournée dans une salle de l'ambassade du Gabon à Paris montre plusieurs figures des régimes Bongo père et fils ainsi que des responsables de l'UDB-PDG-CTRI.

Leur présence en France, on s'en doute, ne répond qu'à une seule logique : garnir le décor et donner l'image d'un pouvoir royal entouré de sa cour. Le symbole est à la fois affligeant et dégradant.

Au moment où le Gabon prétend ouvrir une nouvelle page de son histoire, il donne à voir un cérémonial qui réveille le douloureux souvenir des pratiques surannées de l'époque du parti unique.

Cette politique de la figuration, où l'on rassemble des apparatchiks sans rôle institutionnel identifiable pour servir de toile de fond au pouvoir, renvoie à un imaginaire que beaucoup de Gabonais pensaient révolu à jamais.

Quelle souffrance !

L'image est d'autant plus dévalorisante qu'elle rappelle les mises en scène d'un autre âge : une politique de cour, faite d'allégeances, de figurants et de fidélités personnelles, bien loin de l'exigence de compétence, de sobriété et d'efficacité qu'appelle la construction d'un État moderne.

À force de vouloir montrer qu'il est entouré, le pouvoir finit surtout par montrer qu'il est resté prisonnier des routines et des pratiques périmées du PDG. Et c'est peut-être là l'image la plus révélatrice de cette visite d'État.

Einstein, le bois en grumes et le manganèse

Une phrase attribuée à Albert Einstein résonne avec une singulière actualité : « Il n'y a pas pire folie que de toujours faire la même chose et de s'attendre à un résultat différent. »

En 2010, au nom de la souveraineté économique, le régime d'Ali Bongo — dont celui de l'UDB-PDG-CTRI n'est qu'une pâle copie — avait interdit l'exportation du bois en grumes. La promesse était déjà la même : transformer localement la ressource, créer de la valeur ajoutée et bâtir une véritable industrie nationale.

Mais l'industrialisation ne naît pas d'un décret. Elle suppose une énergie abondante, des infrastructures performantes, des capitaux, des compétences, une logistique efficace et un État capable d'accompagner les investisseurs.

Seize ans plus tard, le scénario se répète. Le bois a simplement changé de nom : il s'appelle désormais manganèse. Le discours, les promesses et les fragilités structurelles demeurent les mêmes. Seule la matière première a changé. Le glissement de 2029 à 2031 invite donc à la prudence.

Les Gabonais se souviennent encore du « Gabon émergent 2025 », présenté comme un horizon de prospérité, mais resté un slogan. Aujourd'hui, l'horizon devient 2031. Espérons qu'il ne s'agisse pas du premier report d'une promesse destinée, elle aussi, à ne jamais voir le jour.

Au fond, cette visite d'État laisse une impression paradoxale. Le pouvoir voulait démontrer qu'il reprenait le contrôle des ressources nationales. Le protocole signé à Paris montre surtout qu'avant de transformer son manganèse, le Gabon devra d'abord transformer son État.

Sans électricité, sans infrastructures et sans véritable rapport de force en notre faveur, la souveraineté économique demeurera un simple mirage. Et le report auquel on vient d'assister à Paris risque de devenir, une fois encore, le calendrier de nos illusions perdues.

Michel Ongoundou LOUNDAH



Source : https://www.gabonews.com/fr/actus/libre-propos/art...