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Délestages au Sénégal : et si nous protégions d’abord ce que nous avons déjà ?

Rédigé par leral.net le Mardi 22 Septembre 2026 à 10:09 |

Délestages au Sénégal : et si nous protégions d’abord ce que nous avons déjà ?
Chaque fois que le courant s’interrompt, la même question revient dans les foyers, les entreprises et les administrations : pourquoi avons-nous encore des délestages alors que le secteur électrique fait l’objet d'importants investissements ?

La réponse ne peut pas être réduite à la seule question de la production.

Un système électrique ne se résume pas aux centrales qui produisent l'énergie. Entre la centrale et le consommateur, il existe tout un ensemble d'infrastructures indispensables : lignes de transport, postes haute tension, transformateurs, réseaux de distribution, systèmes de protection, dispositifs de contrôle et équipements de téléconduite.

Produire de l'électricité est une chose. Être capable de la transporter et de la distribuer de manière fiable en est une autre.

C'est précisément pourquoi les actes de vandalisme visant certaines infrastructures électriques doivent nous interpeller collectivement.
Quand un poste électrique devient une cible

Un poste haute tension n'est pas un simple local technique.

C'est un maillon stratégique du système électrique. Il concentre des équipements coûteux, complexes et indispensables à l'acheminement de l'électricité. Son exploitation nécessite des personnels qualifiés, des procédures d'accès et des mesures de sécurité adaptées aux risques électriques.

Dans un système correctement sécurisé, l'accès à ces installations ne devrait pas être à la portée de n'importe qui.

Dès lors, lorsqu'une intrusion permet à des individus d'atteindre des équipements critiques, de les détériorer ou d'en extraire des composants, une question fondamentale doit être posée : avons-nous suffisamment sécurisé nos infrastructures électriques les plus sensibles ?

Cette question n'est pas une accusation. C'est une question de gestion des risques.

Et elle mérite une réponse technique.

Le problème n'est pas seulement le matériel volé

Lorsqu'un équipement est vandalisé, la première réaction consiste naturellement à évaluer la valeur du matériel disparu.

Mais ce calcul est incomplet.

Le véritable enjeu est celui de la disponibilité du réseau.

Un équipement critique indisponible peut nécessiter une intervention spécialisée, un diagnostic, une réparation ou un remplacement. Pendant cette période, les équipes d'exploitation peuvent être contraintes de modifier la configuration du réseau ou de faire fonctionner certaines installations dans des conditions différentes de celles prévues en exploitation normale.

Les conséquences peuvent alors dépasser largement la valeur du matériel endommagé ou volé.

Une entreprise peut interrompre sa production. Un commerce peut subir des pertes. Un service public peut être perturbé. Des ménages peuvent être privés d'électricité pendant plusieurs heures.

Le coût d'un acte de vandalisme ne se mesure donc pas uniquement en tonnes de cuivre, en transformateurs ou en équipements électriques. Il se mesure aussi en heures de service perdues.

Le Sénégal doit passer de la réaction à la prévention

Face à cette situation, il serait insuffisant d'attendre qu'un incident survienne pour envoyer des équipes réparer les dégâts.

Il faut passer à une logique de prévention et de résilience.

La première mesure devrait être de réaliser une cartographie nationale de la criticité des postes électriques.

Tous les postes ne présentent pas nécessairement le même niveau de risque ni la même importance pour la continuité de l'alimentation. Certains alimentent des zones fortement urbanisées, des pôles industriels ou des infrastructures essentielles.
Ces postes doivent être identifiés et faire l'objet d'un niveau de protection proportionné à leur criticité.

Cela implique notamment :
• Des clôtures et accès renforcés ;
• Un contrôle rigoureux des entrées et sorties ;
• Une traçabilité des interventions ;
• Une surveillance adaptée aux caractéristiques de chaque site ;
• Des systèmes de détection d'intrusion lorsque cela est pertinent ;
• Une remontée rapide des alarmes vers les équipes compétentes ;
• Une maintenance régulière des dispositifs de sécurité ;
• Une coordination renforcée avec les forces de sécurité.

Il ne s'agit pas de transformer chaque poste électrique en forteresse.

Il s'agit de protéger intelligemment les infrastructures qui présentent le plus grand risque pour la continuité du service.

Et si nous appliquions à l'électricité le principe de la défense en profondeur ?

En ingénierie des systèmes critiques, une infrastructure ne devrait pas dépendre d'une seule barrière de protection.

Si une clôture est franchie, une deuxième mesure doit pouvoir détecter l'intrusion. Si cette deuxième barrière échoue, une alerte doit pouvoir être transmise. Si un incident se produit malgré tout, les équipes doivent pouvoir intervenir rapidement et le réseau doit disposer de possibilités de reconfiguration permettant de limiter son impact.7

C'est ce que l'on peut appeler une défense en profondeur.

Cette philosophie devrait davantage guider la protection de nos infrastructures électriques.

La question n'est donc pas seulement :
« Comment empêcher quelqu'un d'entrer ? »
Elle doit également être :
« Que se passe-t-il si quelqu'un parvient malgré tout à entrer ? »
Et surtout :
« Comment faire en sorte qu'une intrusion sur un site ne se transforme pas en perturbation majeure du service ? »
C'est là que la notion de résilience prend tout son sens.

Réduire les délestages : regarder l'ensemble de la chaîne

Il faut également sortir d'une vision trop étroite du problème des délestages.

Une stratégie durable doit agir simultanément sur plusieurs maillons du système électrique.

La production, d'abord, pour disposer d'une capacité suffisante.

Le transport, ensuite, pour assurer l'acheminement de l'électricité sur le territoire.

Les postes et transformateurs, qui assurent des fonctions essentielles de transformation et de répartition.

La distribution, enfin, qui constitue le dernier maillon avant le consommateur.

À cela s'ajoutent la maintenance, les systèmes de protection, la supervision et la capacité d'intervention en cas d'incident.

Une faiblesse sur l'un de ces maillons peut affecter la qualité globale du service.

Voilà pourquoi investir dans la production sans renforcer parallèlement la robustesse du réseau serait une approche incomplète.

Le vrai chantier : construire un réseau résilient

La question que nous devons nous poser n'est donc pas uniquement : combien de mégawatts supplémentaires allons-nous produire ?
Il faut également demander :
Quelle quantité d'électricité pouvons-nous transporter et distribuer de manière fiable ?
Combien de temps faut-il pour détecter une panne ?
Combien de temps faut-il pour localiser l'incident ?
Combien de temps faut-il pour remettre l'équipement en service ?
Existe-t-il des solutions de secours lorsqu'un équipement stratégique devient indisponible ?
Avons-nous suffisamment de pièces et d'équipements critiques disponibles pour éviter des réparations interminables ?
Ces questions sont moins visibles que l'inauguration d'une nouvelle centrale. Elles sont pourtant déterminantes pour le citoyen qui attend simplement que son compteur soit alimenté.

La maintenance doit devenir une priorité stratégique

Il faut également parler de maintenance.

Dans de nombreux systèmes industriels, la maintenance préventive coûte moins cher que les conséquences d'une défaillance majeure. Le secteur électrique ne fait pas exception.

La maintenance ne doit donc pas être considérée comme une dépense secondaire que l'on réalise lorsque les ressources le permettent.
Elle constitue un investissement dans la continuité du service.

Les équipements critiques doivent être régulièrement inspectés, testés et entretenus. Les dispositifs de protection doivent eux-mêmes être contrôlés. Les systèmes de surveillance et de communication doivent être maintenus en condition opérationnelle.

Et surtout, l'opérateur doit disposer d'une visibilité claire sur l'état de santé de ses équipements.

Une question de sécurité, mais aussi de citoyenneté

Il serait cependant injuste de faire peser toute la responsabilité sur l'opérateur électrique.
La protection d'une infrastructure stratégique est aussi une responsabilité collective.
Les autorités publiques doivent créer les conditions permettant de protéger efficacement les infrastructures essentielles.
Les forces de sécurité doivent pouvoir être alertées et intervenir lorsque cela est nécessaire.
Les collectivités locales peuvent contribuer à la sensibilisation des populations.

Et les citoyens eux-mêmes ont un rôle à jouer.

Mais ce rôle est simple : observer, signaler et ne jamais intervenir directement sur une installation électrique.
Une personne qui aperçoit une intrusion ou une situation inhabituelle autour d'une infrastructure électrique doit alerter les services compétents plutôt que prendre elle-même des risques.

La citoyenneté énergétique commence aussi par là.

Il faut mesurer pour mieux agir

Une autre évolution serait de rendre davantage visibles les indicateurs de performance du système.

Pour les infrastructures critiques, pourquoi ne pas suivre systématiquement des indicateurs tels que :
• Le nombre d'incidents sur les postes ;
• Le nombre d'intrusions ou de tentatives d'intrusion ;
• Le temps moyen de détection ;
• Le temps moyen d'intervention ;
• Le temps moyen de rétablissement ;
• La disponibilité des transformateurs et équipements critiques ;
• Le taux de réalisation de la maintenance préventive ;
• Le nombre d'équipements critiques disposant d'une solution de secours.
Ces indicateurs permettraient de mieux identifier les points faibles du système et de mesurer objectivement les progrès accomplis.
Ce que l'on ne mesure pas correctement est difficile à améliorer durablement.
Un pacte national autour de la sécurité électrique
La question des délestages mérite finalement de dépasser le débat entre production et consommation.
Nous devons construire une véritable politique de résilience électrique.
Cette politique devrait associer l'État, l'opérateur, les collectivités, les forces de sécurité, les entreprises et les citoyens.
Elle pourrait reposer sur quatre engagements simples :
Protéger les infrastructures critiques.
Maintenir les équipements avant leur défaillance.
Prévoir des solutions de secours lorsque cela est possible.
Réagir rapidement lorsqu'un incident survient.
Cette approche aurait également l'avantage de donner une cohérence aux investissements réalisés dans le secteur.
Car chaque nouvelle capacité de production doit pouvoir trouver un réseau capable de l'acheminer.
Chaque nouveau transformateur doit pouvoir être protégé.
Chaque équipement stratégique doit pouvoir être maintenu.
Et chaque incident doit pouvoir être maîtrisé rapidement.
Protéger l'électricité, c'est protéger le Sénégal
Il serait dangereux de banaliser le vandalisme des infrastructures électriques.
Mais il serait tout aussi dangereux de croire que la seule lutte contre le vandalisme suffira à éliminer les délestages.
Le problème est plus large.
Il s'agit de construire un système électrique plus robuste, plus surveillé, mieux entretenu et capable de résister aux incidents.
Le Sénégal a besoin d'électricité pour produire, entreprendre, étudier, se soigner, communiquer et créer des emplois.
Derrière chaque poste électrique se trouvent donc des milliers de citoyens et des pans entiers de l'économie nationale.
La protection de ces infrastructures ne doit pas être considérée comme une simple affaire technique réservée aux spécialistes.
C'est une question de sécurité économique, de continuité du service public et de responsabilité citoyenne.
Investir dans la production est indispensable.
Moderniser le réseau est indispensable.
Mais protéger ce réseau l'est tout autant.
Car au fond, la question est simple :

À quoi sert de produire davantage d'électricité si nous ne sommes pas capables de protéger efficacement les infrastructures qui permettent de l'acheminer jusqu'au citoyen ?

C'est peut-être là que doit commencer une nouvelle réflexion nationale sur la lutte durable contre les délestages.

Par Madiop FALL
Expert en Énergies renouvelable
Ingénieur pédagogique
Sous commissaire scientifique à la formation professionnelle du Moncap Diaspora





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