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Hisséne Habré a bon dos !

Rédigé par leral.net le Dimanche 26 Juillet 2015 à 17:19 | | 0 commentaire(s)|

L’ancien président du Tchad, M. Hissène Habré, fait face aux juges des Chambres Africaines Extraordinaires depuis le 20 juillet 2015, à Dakar, capitale du pays de la Teraanga. Nous ne sommes pas un spécialiste du Droit ; mais en tant qu’universitaire et libre-penseur, nous croyons avoir le droit, et le devoir citoyen surtout, de jeter un regard critique sur l’histoire politique de l’Afrique, du Tchad en particulier, de l’Indépendance au début des années 1990. Pour éclairer la lanterne du contribuable sénégalais, notre employeur…


Hisséne Habré a bon dos !
Cette période correspond, sur le plan international, à ce que les analystes politiques appellent la « Guerre froide » entre les deux grands tombeurs de l’Allemagne nazie, l’Occident capitaliste et l’Est communiste, avec comme têtes de file, respectivement, les Etats Unis d’Amérique et l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS), aujourd’hui défunte.

Il faut dire que L’Afrique a terriblement souffert de cette « Guerre froide » entre ces deux pôles qui ont mené par le bout du nez les pays du Tiers-Monde pendant plusieurs décennies marquées par de multiples conflits internes et externes par procuration. Et si l’indépendance africaine a été un « échec », s’il y a eu des dictateurs africains qui ont brisé les os à leur peuple et ruiné leur pays, cela a été dû en grande partie à cette « guerre » qui a grillé et brouillé, dans le Continent, tous les sentiers qui devaient mener au progrès social, économique et politique.

Aucun analyste politique sérieux, avisé, ne peut isoler le cas Hissène Habré, comme si ce dernier était un monstre sorti du néant pour semer la désolation en massacrant son peuple et ses opposants, par simple cruauté, alors qu’alentour, tout marchait comme sur des roulettes russes ! C’est une attitude tendancieuse qui défigure totalement la réalité historique tchadienne, africaine et mondiale, en occultant le contexte déterminant de la « Guerre froide », ainsi que les multiples alliances et contre-alliances qui se sont nouées et dénouées partout en Afrique et au Tchad durant cette période qui a fait beaucoup de mal à toute l’Humanité après la Seconde guerre mondiale.

C’est dans ce contexte de « Guerre froide » qu’en 1969 un jeune officier révolutionnaire dépose le roi Idriss 1er de Libye et prend le pouvoir à Tripoli pour proclamer la Jamahiriya Arabe Libyenne, proche du Bloc de l’Est et hostile à l’Occident. En plus d’être opposé au monde occidental, le jeune Khadafi prône un panarabisme et un expansionnisme qui le poussent à chercher à annexer le Tchad en profitant de la déstabilisation de son voisin – qu’il a d’ailleurs provoquée et entretenue en armant les Nordistes musulmans contre le pouvoir central du Sudiste et chrétien, François Tombalbaye, premier Président du pays, qui sera finalement tué au cours du coup d’Etat de 1975 dirigé par le Général Félix Malloum.

Les deux leaders rivaux de la rébellion du Nord Tchad, Goukouni Weddèye (Forces armées populaires, FAP, soutenues par la Libye) et Habré (Forces armées du Nord, FAN, soutenues par le Soudan) continuent le combat contre le successeur de Tombalbaye dont l’Armée nationale sera mise en déroute sous les feux croisés des FAP et des FAN manipulées de l’extérieur. Le Général-président Malloum finira par remettre le pouvoir aux vainqueurs, et Goukouni devient président du Gouvernement d’Union Nationale du Tchad (GUNT) et Chef de l’Etat en 1979.

Goukouni et Habré, qui se sont toujours regardés en chiens de faïence, se livrent une lutte sans quartier pour le contrôle du pouvoir arraché aux Sudistes. En 1980, le chef des FAP fait appel à son alliée de toujours, l’Armée libyenne, pour chasser de NDjaména son « complice » et Ministre de l’Intérieur Habré, devenu son ennemi numéro un. En janvier 1981, pour mieux isoler ce dernier et réaffirmer le leadership de Khadafi dans la sous-région, une fusion organique est scellée entre la Jamahariya Arabe Libyenne et le Tchad de Goukouni.

Cette nouvelle donne, dangereuse pour l’Occident, pousse immédiatement la France et les USA à se ranger dernière Hissène Habré qu’ils dotent d’armes sophistiquées pour contrer leur ennemi juré, le Guide de la Révolution Libyenne. En décembre 1981, Habré, surarmé, s’empare de Ndjaména avec l’appui de ses nouveaux alliés – qui l’ont auparavant combattu sous Tombalbaye, puis sous Malloum. Goukouni est définitivement renversé par Habré et chassé de la capitale en juin 1982. Ses troupes et l’Armée libyenne se retirent de Ndjaména, mais continuent le combat pour le pouvoir…

La France, déterminée à préserver son pré-carré en Afrique Centrale, lance l’Opération Manta en 1983 avec un corps expéditionnaire dépêché pour s’opposer à la résistance des troupes de Goukouni et de Khadafi coalisées. Une autre intervention française dénommée Opération Epervier sera déclenchée en février 1986 pour porter l’estocade à l’Union Tchado-Libyenne. Elle permettra aux FAN conduites par Habré d’infliger à Khadafi et à Goukouni une cinglante défaite en 1987 et de libérer le pays du joug colonial libyen, à l’exception de la bande frontalière d’Aozou qui ne sera rendue par la Libye qu’en 1994!

Il faut noter que dès le 14 avril 1986 déjà, après avoir accusé Khadafi d’être le commanditaire de l’attentat meurtrier contre une discothèque de Berlin-Ouest fréquentée par des soldats américains stationnés en Allemagne, le président américain, Ronald Reagan, avait ordonné des frappes aériennes punitives sur Tripoli et Benghazi qui avaient fait plusieurs victimes civiles dont la fille adoptive du Guide de la Révolution Libyenne.

Après la perte du pouvoir en 1987, réfugiés en Algérie, Goukouni et ses alliés ont utilisé tous les moyens conventionnels et non-conventionnels pour chasser Habré du pouvoir. Habré et ses hommes de main, dont son conseiller pour la Défense et la Sécurité, Idriss Déby, en ont fait de même avec l’aval et l’appui de leurs alliés français et américains pour conserver le pouvoir…

L’histoire du Tchad post-colonial est marquée par une longue période de rivalités et de terribles règlements de comptes entre groupes ethniques et/ou politiques rivaux. D’abord les Sudistes-Chrétiens qui ont sévi contre les Nordistes-Musulmans entre 1960 et 1979. Ensuite les Nordistes entre eux-mêmes, puis contre les Sudistes qui se rebellent parce que se sentant marginalisés!

La vérité historique qu’il faut avoir le courage d’enseigner dans les écoles tchadiennes et brandir partout dans le monde, y compris à Dakar, c’est celle-ci : aucun Tchadien ayant assumé des responsabilités dans ce pays nommé Tchad entre 1960 et 1992 – que celles-ci soient civiles ou militaires, gouvernementales ou irrédentistes –, n’a les mains propres ! C’est cela la triste réalité du drame politico-idéologico-ethnico-confessionnel tchadien ! Habré n’est pas toute la chaîne ! Il n’en est qu’un maillon !

A preuve, au début de son règne, Habré, de l’ethnie des Goranes, s’allie aux Zaghawas, l’ethnie de Déby, pour « contenir » les autres ethnies et leurs leaders qui cherchent, par les armes, à le chasser du pouvoir. C’est seulement après que des Zaghawas ont été accusés d’être les auteurs de la tentative de coup d’Etat contre Habré que ce dernier commence à s’en prendre à cette ethnie; ce qui pousse Déby à le déposer en décembre 1990. Qu’est-ce que les deux alliés ont fait ensemble avant de devenir des ennemis ? Rien ? Et le magistère sanglant de Goukouni ? Et la répression des Nordistes par les Sudistes ? Et celle des Sudistes par les Nordistes ? Sur tout cela les Chambres Africaines Extraordinaires ont choisi de passer allègrement l’éponge pour ne voir que le turban trop blanc de Habré.

Ce procès, manifestement taillé sur mesure, ne nous semble pas équilibré. Il aurait pu être plus explosif, plus attrayant et surtout plus réparateur s’il n’avait pas été uniquement celui d’un seul homme qui a choisi de faire du silence son principal avocat. Il aurait dû être celui de la « Guerre froide » en Afrique, ou à tout le moins, celui de toute la classe politique tchadienne qui aurait nécessairement ouvert la bouche !

Habré refuse de parler certainement parce qu’il ne voit pas dans le box des accusés, ni ses compatriotes Goukouni Weddèye et Idriss Déby, entre autres acteurs principaux du drame tchadien, ni son ancien pair africain, Mengistu Haile Mariam d’Ethiopie, entre autres dictateurs africains sanguinaires, qui est accusé d’avoir fait massacrer plus de cinq cent mille (500 000) opposants, mais qui dort tranquillement à Harare sous l’aile protectrice et douillette du charismatique et redouté Mugabe. Il refuse de se défendre parce qu’il pense peut-être que la messe est déjà dite, vu l’extraordinaire débauche d’énergie financière, médiatique et physique de l’Occident pour la tenue de ce procès qui est franchement « extraordinaire ». Il se tait aussi parce que, quand il a jeté un coup d’œil sur les victimes tchado-belges, il n’a pas vu à leurs côtés les victimes tchadiennes des autres présumés tortionnaires.

Ce que beaucoup d’Africains ne parviennent pas à avaler, c’est le fait que Habré ait été mis aux arrêts suite à une plainte déposée… en Belgique par des Tchadiens devenus Belges. Et les Tchadiens qui sont restés Tchadiens et qui ont été victimes des autres dirigeants de leur pays, n’ont-ils pas droit à une justice ? Qui cherche-t-on à protéger ? Qui manipule qui et à quelles fins ? Ces Africains indignés pensent que la justice africaine « extraordinaire » a été activée, et portée à bras le corps par une certaine Europe, celle de Sarkozy, qui a choisi son auteur de crimes contre l’humanité et ses victimes préférées !

Habré a franchement bon dos pour être le seul à être sur la scène dakaroise alors que quand la pièce se jouait à N’Djamena entre 1960 et 1992, il y avait une pléthore d’acteurs principaux.

Pr. Gorgui DIENG
Etudes Africaines et Postcoloniales, UCAD