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Centenaire du Président Abdoulaye Wade En haute altitude avec Wade : carnets d'un discret conseiller (Ahmed Karim Cissé, ancien conseiller du Président de la République)


Rédigé par leral.net le Lundi 1 Juin 2026 à 02:07 | | 0 commentaire(s)|

Cent ans après la naissance d'Abdoulaye Wade, le Sénégal mesure l'empreinte d'un homme qui aura marqué son siècle. Au-delà du bilan politique que les historiens continueront d'écrire, demeure une dimension moins exposée : celle de l'intellectuel, du croyant, du penseur de la solidarité musulmane. Pendant trois années, j'ai eu le privilège de travailler à ses côtés sur un projet qui condensait ces préoccupations. Récit des rencontres dans les airs.

1. Un homme aux dimensions multiples

Abdoulaye Wade ne tient pas dans une seule définition. Juriste de formation, économiste de conviction, mathématicien d'esprit, homme d'État par vocation, intellectuel iconoclaste. Chaque facette éclaire la suivante. Il pense le droit avec la rigueur du mathématicien, l'économie avec la finesse du juriste, la politique avec la patience du chercheur.

Travailler à ses côtés, c'est rencontrer un esprit qui circule entre les disciplines et tisse entre elles des passerelles inattendues. Là où d'autres cloisonnent, lui relie. Son centenaire n'honore pas seulement un président, mais une bibliothèque vivante, une école de pensée à elle seule. Le Sénégal lui doit, au-delà des chantiers et des institutions, l’élévation du débat public.

2. Le wadisme : un libéralisme démocratique africain

Abdoulaye Wade aura incarné, avec une conviction rare, ce qu'il convient d'appeler le wadisme : un libéralisme à la sauce sénégalaise, ou plus précisément un libéralisme démocratique africain (doctrine politique qui articule l'économie de marché, les libertés individuelles et le pluralisme institutionnel, mais réinterprétés à travers les valeurs de solidarité, de spiritualité et de communauté propres au continent). Là où le libéralisme occidental sépare l'individu de sa tradition, Wade le réinscrit dans la sienne. Là où il célèbre le marché seul, Wade lui adosse la téranga sénégalaise, la zakat et la solidarité confrérique. Le résultat n'est ni un calque importé ni un repli identitaire, mais une pensée à la fois africaine d'enracinement et d'ouverture.

En cent ans, l'homme aura traversé plusieurs tranches de vie qu'un seul destin contient rarement. Les affres de l'opposition d'abord, avec leur lot de trahisons, d'emprisonnements, d'exils intérieurs et de procès. Le doute parfois, jamais la résignation. Puis l'autorité suprême du pouvoir ensuite, lorsqu'il faut décider de tout, arbitrer entre des urgences contradictoires, porter seul la responsabilité d'un peuple. Pape du Sopi pour les uns, Khalife du Sopi pour les autres, Abdoulaye Wade aura été de tous les combats démocratiques pour la transformation systémique du Sénégal. Alternance politique conquise après des décennies d'attente, refonte institutionnelle, modernisation économique, infrastructures structurantes, projets continentaux : chaque chantier portait la marque de cette doctrine où le libéralisme épouse la démocratie et où la démocratie s'enracine dans la culture africaine.

C'est ce penseur-bâtisseur, déjà nourri d'une longue expérience politique, que j'ai eu le privilège de rencontrer.

3. La découverte : une interview à la RTS

Tout commence sur un plateau de la RTS. J'y défends les principes de la finance islamique. Le Président regarde l'émission. Le sujet l'intéresse depuis longtemps, mais le traitement retient son attention ce soir-là.

Il décroche son téléphone et appelle directement le Directeur Général de la RTS. La demande tient en une phrase : qu'on lui amène ce jeune qui parle de finance islamique. Cette réaction en dit long sur l'homme. Pas de filtre, pas de protocole excessif, pas de hiérarchie inutile. L'idée le saisit, la décision suit. Cette capacité à détecter les ressources humaines et à les convoquer sans détour reste, à mes yeux, l'une de ses marques de fabrique.

4. La première audience

L'audience intervient dès le lendemain à 13 heures. Le Président m'interroge longuement sur mon parcours. Je suis juriste d'affaires et titulaire d'une maîtrise LEA arabe-anglais (Langues Étrangères Appliquées, formation qui combine deux langues vivantes et leur application au monde professionnel) et autodidacte en informatique. Cette polyvalence retient son attention. Plus encore, mon ouverture d'esprit.

Il y voit, je le comprendrai plus tard, le type de profil qu'il recherche pour un projet qu'il mûrit depuis longtemps : un travail intellectuel à plusieurs entrées, qui exige de naviguer entre le droit, l'arabe, l'économie et les outils numériques. Le Président aimait les esprits transversaux. Il s'en méfiait moins que les autres, peut-être parce qu'il en était un lui-même. Ce jour-là, sans le savoir encore, je commençais une nouvelle école.


5. Sa vision de l'islam

Le Président professe un islam de générosité et de pardon. Pas un islam fermé, ni un islam dogmatique. Un islam qui donne, qui accueille, qui efface l'offense quand l'offense peut s'effacer. Cette vision ne se réduit pas à un discours pour les caméras ou à une posture diplomatique.

Disciple mouride assumé, il se définissait comme un soufi réformateur. Sa lecture s'enracinait dans les maqāsid al-sharīʿa (finalités de la loi islamique). Il retenait surtout celles qui élargissent : la miséricorde, la justice et la concorde sociale. Cette doctrine façonne aussi le projet auquel il m'associe, et lui donne sa cohérence interne.

6. Les mécanismes de solidarité au sein de la Ouma

Le Président veut un texte ambitieux qui articule trois plans rarement traités ensemble. D'abord la doctrine islamique dans sa profondeur scripturaire et juridique. Ensuite la finance conforme à la charia avec ses instruments contemporains comme les sukuk, le mourabaha, l’ijara et le moudaraba. Les mécanismes de solidarité islamique au sein de la Ouma constituaient à ses yeux le noyau central du dispositif.

Cette troisième dimension passionnait le Président Wade. Il y voyait la réponse islamique à la crise sociale et à l'échec relatif des modèles purement marchands. La zakat, la sadaqa, le waqf, le qard hasan et le takaful formaient à ses yeux une architecture cohérente. Une économie éthique, pensée avant l'économie politique moderne, susceptible de transformer nos sociétés.

Le Président Wade voulait un texte rigoureux et accessible, fidèle aux sources mais ouvert au lecteur non spécialiste. Nos échanges débordaient largement le cadre de son projet. Ils interrogeaient le rôle de l'Afrique dans la refondation d'un ordre économique plus juste, la place du Sénégal dans la finance islamique mondiale et l'apport possible des confréries soufies à une solidarité structurelle.

7. Participation à l’agenda international

Trois années à ses côtés, des sommets internationaux, des capitales traversées sur plusieurs continents. La plupart du temps, il m’invitait dans la cabine présidentielle (espace aménagé et sécurisé à bord de l'avion de commandement, où le chef de l'État travaille durant les vols). Au-dessus des nuages, le protocole s'efface. L'homme parle.

J'écoute l'homme de culture qui cite Keynes et Iqbal dans son argumentaire. J'écoute le politique aguerri qui décrypte une crise régionale en quelques minutes. J'écoute le lecteur attentif des religions qui passe sans effort de la sira (biographie du Prophète Muhammad) au christianisme dans toute son épaisseur historique. Sa compréhension de l'islam, du fiqh (jurisprudence islamique) aux subtilités du soufisme ouest-africain, surprend par sa profondeur.

Le Président s'intéressait particulièrement à deux moments du christianisme. La patristique d'abord (pensée des Pères de l'Église des premiers siècles, qui ont structuré la doctrine chrétienne entre le IIᵉ et le VIIIᵉ siècle). Le protestantisme européen ensuite, qu'il considérait comme l'un des grands moteurs cachés de la finance moderne. Il rappelait souvent la thèse de Max Weber sur le lien entre l'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Si une lecture religieuse a pu transformer l'économie occidentale, une relecture rigoureuse de l'islam pouvait, à son tour, inspirer une finance africaine et musulmane à la hauteur de ses ressources spirituelles. Cette intuition irriguait son projet.

Ces trois années m'ont ouvert les yeux sur le monde et sur ce qu'exige une logique d'État. Elles m'ont appris qu'un dirigeant se forme autant dans les livres que sous les projecteurs des sommets.

8. Séoul : « Je ne suis qu'un vieux étudiant »

L'un de ces voyages reste, plus que les autres, gravé dans ma mémoire. À Séoul, une grande université sud-coréenne décerne au Président Wade le titre de Docteur honoris causa. La cérémonie est solennelle, l'amphithéâtre comble, le protocole impeccable.

Vient le discours de réception. Le Président prend la parole, remercie l'institution, salue ses hôtes. Puis il prononce une phrase qui surprend son auditoire : « Je ne suis qu'un vieux étudiant, car un professeur n'est rien d'autre qu'un vieux étudiant. » L'assemblée marque un temps d'arrêt, puis applaudit longuement.

Cette formule, en apparence modeste, condensait toute sa philosophie du savoir. La connaissance n'est jamais un capital acquis une fois pour toutes. Elle est dynamique, une révision permanente de soi par l'étude. Recevoir le plus haut titre académique ne suspend pas l'obligation d'apprendre. Cela l'aiguise.

C’est pourquoi cet homme, du haut de ses quatre-vingts ans, passait son temps à lire avec l'appétit d'un jeune chercheur. On peut comprendre aisément qu’il puisse accepter de discuter à bâton rompu avec un jeune « conseiller » sur des points de jurisprudence, un instrument financier ou une déclinaison d’un mot en arabe. À Séoul comme ailleurs, le Président se rangeait toujours, en dernière instance, parmi les étudiants.

9. La confidence : conférencier du Prophète

Un autre jour, dans cette même cabine, le Président me confie une réflexion que je n'ai jamais oubliée. « Si j'avais la possibilité de recommencer, j'apprendrais davantage l'islam pour devenir un grand conférencier de l'islam et de la sira du Prophète, car mes connaissances limitées sur l'islam sont une infirmité pour moi. » Il marque une pause. Puis il conclut, posément : « Je serais certainement un grand conférencier du Prophète Psl. »

Cette assertion en dit long sur sa philosophie de vie. Elle révèle l'homme derrière la fonction. Un président qui, au sommet du pouvoir politique, plaçait encore plus haut la station du transmetteur de la parole prophétique. Cette hiérarchie intérieure explique ses choix. Elle explique sa générosité avec les chefs religieux, sa déférence envers les savants, sa volonté de léguer des livres plutôt qu'un bilan matériel.

Apprendre l'islam, c'était pour lui se donner les moyens de mieux dialoguer avec les chefs religieux, sur leur terrain et dans leur jargon. Cet aveu d'infirmité m'a frappé par un écho inattendu. En effet, mon père, le chef religieux Serigne Madior Cissé qu’Allah l’agrée, me confiait que certains chefs religieux traînent eux aussi une infirmité, celle d'une méconnaissance des règles de gestion et de l'administration moderne. Deux infirmités symétriques. D’une part, l'homme d'État qui regrette de ne pas maîtriser pleinement les sciences religieuses. Et d'autre part, le guide spirituel qui regrette parfois de ne pas maîtriser les codes de l'État. Le Président Wade pressentait, mieux que quiconque, que la modernité africaine se jouerait dans la résorption de cet écart : des dirigeants politiques nourris de culture religieuse et des autorités religieuses ouvertes à la rationalité administrative.

Cent ans après sa naissance, l'héritage d'Abdoulaye Wade ne se mesure pas seulement à son bilan politique, aux chantiers ouverts ni aux institutions transformées. Il se lit aussi dans la liberté avec laquelle il habitait sa foi, dans la curiosité avec laquelle il interrogeait toutes les traditions, et dans cette ambition rare de faire dialoguer l'islam, l'économie et la solidarité au sein d'un même projet intellectuel. Le Sénégal a eu la chance d'avoir, à sa tête, un vieux étudiant qui n'a jamais cessé d'apprendre. À nous, désormais, de poursuivre la lecture.

Bon anniversaire et longue vie à notre cher Goorgui !

Ahmed Karim Cissé
Ancien conseiller du Président Abdoulaye Wade