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Guerre sans merci pour la Francophonie

Rédigé par La rédaction de leral.net le 13 Juillet 2018 à 11:45 | Lu 218 fois

Emmanuel Macron soutient la candidature de la Rwandaise Louise Mushikiwabo à la tête de l'OIF. Un pari risqué.



Si, un jour, l'Organisation internationale de la francophonie (OIF)  s'avise de lancer un concours "MSF" -Métaphores, Synonymes et Figures de style-, la succession homérique de sa secrétaire générale, la Canadienne d'origine haïtienne Michaëlle Jean,  lui offrira un champ d'étude inépuisable. Bazar, boxon, traquenard, chausse-trape, coups bas, coups tordus, coups fourrés et coups de Jarnac : c'est en vain que les candidats s'échineraient à épuiser le lexique des intrigues de couloir et des manoeuvres d'antichambre. 

Un adoubement paradoxal

A première vue, pourtant, rien que de très classique : le mandat quadriennal de l'ancienne gouverneure générale du Canada, qui hérita en 2014 du fauteuil de l'ex-chef d'Etat sénégalais Abdou Diouf, s'achevant à l'automne, Michaëlle Jean briguera un nouveau bail lors du 17e sommet de l'OIF, convoqué les 11 et 12 octobre à Erevan (Arménie). Pas gagné, tant s'en faut : elle trouvera sur sa route une redoutable rivale, en la personne de l'actuelle ministre rwandaise des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo  ; laquelle bénéficie de l'adoubement explicite d'Emmanuel Macron.

Soutien sinon paradoxal, du moins inattendu, au regard de l'intensité du contentieux bilatéral, jamais apuré, entre Paris et le pays des Mille Collines, legs empoisonné du génocide de 1994. Plus insolite encore, c'est à l'initiative de l'Elysée, épaulé pour l'occasion par le roi du Maroc, Mohammed VI, que Kigali est descendu dans l'arène. 

Franchement baroque, le prologue de l'offensive date du 23 mai. Reçu ce jour-là par son homologue français, l'austère et longiligne Paul Kagame, autocrate élu et seul maître du Rwanda depuis 2000, annonce sur le perron du "Château", et en anglais dans le texte please, l'entrée en lice de sa très loyale cheffe de la diplomatie, en poste depuis près d'une décennie. Entrée en lice que son hôte s'empresse de cautionner, dans la langue de Molière et de Léopold Sedar Senghor cette fois. "Dans l'idéal, concède un initié, il aurait été préférable que cette candidature africaine fut officialisée en terre d'Afrique..." Raté : en révélant une semaine plus tôt les dessous de ce pacte franco-rwandais, l'hebdomadaire Jeune Afrique avait torpillé l'échéancier. 

Pourquoi pas les Balkany chez Transparency International?

Sur le fond, l'atterrissage de Mme Mushikiwabo au 19-21 de l'avenue Bosquet, siège de l'OIF, aurait quelque chose d'incongru. Pourquoi pas Olivier Besancenot au Medef, les époux Balkany à la tête de Transparency International ou, soyons fous, Jérôme Cahuzac au Budget ? Bon, d'accord, mauvais exemple... Trêve d'ironie facile : cette femme de caractère, bosseuse et volontiers sarcastique, ne serait certes pas indigne de la tâche. Bien au contraire. Son sérieux, son entregent et son franc-parler lui valent sur le continent une estime quasi unanime.  

Mais voilà : le Rwanda, dont moins de 6% de la population parle couramment le français, a évincé dès 2009 cet idiome de l'enseignement primaire ; et ce, au profit de celui de Shakespeare, promu langue officielle. Décision éminemment politique, assortie d'une adhésion au Commonwealth tout aussi éloquente. "Nous n'avons jamais quitté la francophonie", argue Kagame. Formellement, non. Dans les faits, c'est à s'y méprendre... On notera aussi que, de l'aveu de sources internes, Kigali tend ces dernières années à traîner les pieds à l'heure d'acquitter la cotisation annuelle due à l'institution. 

Mais il y a bien plus gênant. Au-delà des enjeux linguistiques et culturels, l'OIF s'assigne depuis novembre 2000 et la Déclaration de Bamako la mission de promouvoir les valeurs démocratiques, à commencer par le pluralisme, la transparence des processus électoraux, le respect des normes constitutionnelles et la liberté d'expression. Or, sur ce registre, la performance du petit colosse des Grands Lacs n'a rien de reluisant. 

RSF vent debout

Enclin à étouffer toute velléité contestataire, le pouvoir a la fâcheuse tendance d'embastiller ses opposants, mécaniquement taxés de "divisionnisme", de "révisionnisme" ou de "négationnisme" ; en clair, de complaisance envers l'abjecte idéologie des exterminateurs du Hutu Power.

Pour preuve, le sort réservé à Victoire Ingabire  ou à Diane Rwigara, une militante féministe qui eut l'outrecuidance de se présenter en 2017 contre Sa Majesté Paul 1er. Taillée sur mesure et ratifiée par référendum, la Loi fondamentale millésime 2015 garantit, sauf accident, à "Mr K" de se maintenir aux manettes du pays qu'il sauva de l'hallali jusqu'en 2034. 

Via un communiqué diffusé le 11 juillet, l'ONG Reporters sans frontières complète le sombre tableau. "Comment l'OIF, s'alarme son secrétaire général Christophe Deloire, va-t-elle pouvoir favoriser le pluralisme des médias et la liberté de la presse (...) si elle est conduite par l'une des principales dirigeantes d'un Etat qui piétine le droit à l'information et réprime les journalistes ?" De fait, on imagine mal l'impétrante, connue pour défendre bec et ongles sa patrie et celui qui la régente à la cravache, exalter des idéaux malmenés sur le sol natal. 

Hypothèque judiciaire

Les Africains jugent "naturel" que la fonction naguère confiée à l'Egyptien Boutros Boutros-Ghali puis au Sénégalais Abdou Diouf revienne à l'un ou l'une des leurs ? Fort bien. Le berceau de l'humanité constitue, comme le soutient Emmanuel Macron, le "centre de gravité" de la francophonie de demain ? Soit. Mais le continent noir aurait sans doute pu dénicher un porte-étendard moins controversé. 

Procès hâtif, objecte-t-on dans l'entourage élyséen. D'abord, cette candidature serait celle d'une Rwandaise et non du Rwanda, d'une personnalité et pas d'un pays. Mouais... Thèse invalidée par les modalités de la mise en scène présidentielle, relatée plus haut. Ensuite, c'est bien Kagame qui, "courageusement", prendrait un risque politique. "Un énorme pari", insiste-t-on. Vraiment ? 

N'inversons pas les rôles. Le pari est pascalien à coup sûr, et français avant tout. Bien sûr, la normalisation des relations entre Kigali et Paris ne dépend pas de ce parrainage hexagonal. Macron et ses "Africains" estiment d'ailleurs prématurée à ce stade la nomination d'un ambassadeur au pays des Mille Collines. 

L'éventuelle réconciliation demeure tributaire de l'épilogue de l'enquête sur l'attentat fatal, en avril 1994, au président rwandais Juvénal Habyarimana, facteur déclenchant du délire génocidaire, et de l'incrimination de plusieurs figures de proue du clan Kagame. Or, avance-t-on sur les bords de Seine, l'issue d'une telle hypothèque judiciaire nous échappe. Exact : le juge Jean-Marc Herbaut ayant bouclé son instruction en décembre dernier, il revient au Parquet de Paris de prescrire la tenue d'un procès ou l'abandon des poursuites. Il n'empêche : la France officielle, qui a toujours considéré l'OIF comme un instrument d'influence politique, émet de la sorte un signal qui n'a rien d'anodin. 

Consensus par défaut

La Macronie invoque un autre argument. La candidature Mushikiwabo, soutient-elle, ferait consensus d'Alger au Cap. La preuve : elle a été avalisée le 2 juillet à Nouakchott (Mauritanie), à la faveur du sommet de l'Union africaine (UA). Pas si simple, là encore. Plus question, bien sûr, de partir au combat en ordre dispersé. Nul n'a oublié que, voilà quatre ans, Michaëlle Jean dut pour l'essentiel sa victoire à l'incapacité de trancher entre deux "finalistes" africains, le Congolais Henri Lopes et le Burundais Pierre Buyoya. 

Cela posé, si aucun chef d'Etat ou de gouvernement présent n'a osé défier l'impérieux Kagame, président en exercice de l'instance continentale, certaines Excellences confessent mezza voce leurs réticences. Les uns digèrent mal l'annonce faite à Paris, couac postcolonial ; les autres estiment le CV de la prétendante, jadis interprète aux Etats-Unis, un peu léger. A les entendre, le timonier ou la timonière de l'OIF doit, pour peser vraiment, avoir exercé la magistrature suprême ou dirigé une équipe ministérielle. 

A vrai dire, tout serait plus simple si le bilan de Michaëlle Jean -donc le scénario de la reconduction- s'avérait inattaquable. Las !, tel n'est pas le cas. Passons rapidement sur le procès en "dépenses somptuaires" que lui valent, notamment, son train de vie et les coûteux travaux de rénovation de sa résidence. Les griefs les plus acides, fait valoir son entourage, émanent d'organes de presse québécois d'obédience souverainiste, qui tiendraient rigueur à l'ex-représentante au Canada de Sa Gracieuse Majesté Elizabeth II de son allégeance fédéraliste. 

Il y a plus dommageable. Si Mme Jean, prompte à invoquer son identité d' "afro-descendante", se prévaut entre autres d'avoir promu la cause des femmes, elle aura échoué à consolider l'assise de l'OIF dans le champ de la gouvernance et de la démocratie. "Il ne s'agit pas d'enterrer la francophonie politique, comme on nous en prête à tort l'intention, avance un macroniste historique, mais de la ressusciter. Sur le front des missions d'observation électorale en Afrique, la sortante n'a pas vraiment fait honneur à cet idéal. Jeunesse, mobilité, volontariat : ce qui a été accompli en la matière par le Rwanda donne à sa rivale des atouts. Il faudra la juger sur pièce.

"Panique et paranoïa"

Bien sûr, Michaëlle Jean peut miser sur le soutien, au moins formel, du Québec et du Canada. Le Premier ministre Justin Trudeau  a ainsi adressé le 20 juin aux membres de la famille francophone un long plaidoyer en sa faveur. Mais, au coeur de cet été meurtrier, la secrétaire générale sent bien que de tels appuis risquent de ne pas suffire. Il lui arrive, à huis clos, de stigmatiser le "lâchage" de la France macronienne. Dans les corridors, avenue Bosquet, l'atmosphère devient d'ailleurs délétère, sinon irrespirable. "Panique à bord et paranoïa à tous les étages, soupire un témoin privilégié. D'autant que les finances sont au plus bas et que la gestion de la maison pâtit d'un amateurisme navrant. C'est la survie même de l'Organisation qui se joue."
 
Gageons que, dans sa retraite, un homme souffre de la tournure que prend cette guérilla fort peu urbaine : Abdou Diouf. Qui le connaît un peu, le devine mortifié. Il faut dire que les deux candidates déclarées se prévalent, indûment au demeurant, de son soutien. Il reçoit, par courtoisie, Louise Mushikiwabo le 6 juin ? Celle-ci diffuse aussitôt via son compte Twitter une photo de la rencontre, assortie de ce commentaire cousu de fil blanc : "Dans le cadre de ma candidature à la Francophonie, je suis honorée de pouvoir bénéficier de ses précieux conseils et de son expérience".  

La riposte ne tarde pas : deux semaines plus tard, au détour d'un communiqué, la sortante tient à signifier qu'elle a toujours "inscrit [son] action dans le prolongement" de celle de ses prédécesseurs, " et en particulier du Président Diouf, auprès de qui j'ai plaisir à recueillir avis et conseils précieux ". Un but partout ? Non, match nul. 

Une ultime énigme pour la route. Qu'adviendra-t-il si, à Erevan, un cador de la galaxie francophone oppose son veto à la désignation de Louise Mushikiwabo, quitte à bloquer la machine ? "Pas souhaitable d'en arriver là", admet-on à Paris. Traduction simultanée : nous travaillons à éviter une telle issue ; ou, si vous préférez, we are working on it
 





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