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Le président égyptien frappe l'armée à la tête

Rédigé par leral.net le Mardi 14 Août 2012 à 18:15 | | 0 commentaire(s)|

Le cobra a frappé le premier. Dans l'éternel combat du cobra contre la mangouste, la seule chance de survie du reptile est de mordre le redoutable mammifère avant que ce dernier ne le saisisse à la gorge. C'est ce qu'a fait le président islamiste Mohamed Morsi face à l'armée.


Le président égyptien frappe l'armée à la tête
Depuis l'élection de M. Morsi en juin, toute l'Egypte attendait une confrontation entre la confrérie des Frères musulmans, dont est issu le premier chef d'Etat civil de l'histoire du pays, et l'institution militaire, colonne vertébrale du régime depuis l'avènement de la république en 1952. Annoncé pour septembre, après le ramadan et avant la fin des travaux de l'Assemblée constituante, le choc a finalement eu lieu plus tôt que prévu.

Dimanche 12 août, Mohamed Morsi a pris les Egyptiens par surprise en faisant annoncer la mise à la retraite – avec effet immédiat – du maréchal Tantaoui, ministre de la défense et chef du Conseil suprême des forces armées (CSFA), qui dirige le pays depuis la chute d' Hosni Moubarak à la suite de la révolution de janvier-février 2011.

Ce limogeage en bonne et due forme, compensé par un poste honorifique de conseiller à la présidence, s'est accompagné de la mise sur la touche de Sami Enan, le chef d'état-major de l'armée et numéro deux du CSFA.

Le président Morsi a également annulé la déclaration constitutionnelle du CSFA de juin, attribuant de larges pouvoirs aux militaires, notamment celui de légiférer, après la dissolution, entre les deux tours de la présidentielle, du Parlement – largement dominé par les islamistes – sur décision de justice.

TANTAOUI ÉTAIT DEVENU UN SYMBOLE DE L'ANCIEN RÉGIME

M. Morsi s'est octroyé le pouvoir de légiférer, en attendant l'élection d'un nouveau Parlement, qui devrait suivre l'adoption d'une nouvelle Constitution. Il s'est aussi accordé, d'après le décret présidentiel publié dimanche, la possibilité de dissoudre la commission constituante et d'en nommer une nouvelle si l'actuelle ne parvient pas à "achever son travail".

Dernière annonce, passée au second plan dans cette journée riche en rebondissements : la nomination d'un vice-président en la personne du juge Mahmoud Mekki, particulièrement actif lors de la fronde des magistrats contre le régime Moubarak en 2005.

Dès l'annonce de ces limogeages, les sympathisants islamistes ont commencé à se rassembler place Tahrir afin de soutenir le président Morsi et célébrer le départ du maréchal Tantaoui, honni par une partie de l'opinion car devenu, au fil des mois, un symbole de l'ancien régime. Cet homme, âgé de 76 ans, a fait toute sa carrière dans le sillage de Hosni Moubarak dont il a été le ministre de la défense depuis 1991 jusqu'à sa chute.

A la tête du CSFA, il a couvert les milliers d'arrestations, les actes de torture et les procès militaires expéditifs à l'encontre des manifestants de la place Tahrir. Lors du procès d' Hosni Moubarak pour l'assassinat de quelque 800 personnes durant les trois semaines de soulèvement populaire, il avait cherché à disculper le raïs déchu. Mais sa nomination comme conseiller présidentiel, tout comme celle de Sami Enan, devrait leur épargner d'éventuelles poursuites judiciaires.

Réputé terne et effacé, le président Morsi a fait preuve, dans cette manœuvre périlleuse, d'un doigté et d'un sens audacieux du timing. Son "coup de force" intervient en effet en pleine offensive de l'armée contre les groupes terroristes du Sinaï, après l'assassinat, le 6 août, de seize gardes frontières postés entre Israël et la bande de Gaza. Le nouveau chef de l'Etat n'a pas attendu que l'armée tire bénéfice de cette opération.

Sans aller jusqu'à dissoudre le CSFA, l'effet le plus évident de l'initiative de Mohamed Morsi est de réduire le rôle des militaires dans la vie politique égyptienne. Dans un discours prononcé dimanche soir à l'université islamique d'Al-Azhar, le président égyptien a justifié sa décision : "Je ne veux que du bien . Je veux qu'ils se consacrent à une mission, la protection de la nation. Je n'ai jamais eu l'intention (...) de marginaliser qui que ce soit ou d'être injuste vis-à-vis de quiconque (...), mais de faire en sorte que nous avancions vers un avenir meilleur, avec une nouvelle génération, un sang neuf longtemps attendu."

JEU DE CHAISES MUSICALES

Il est difficile d'imaginer que cette série d'initiatives ait été décidée sans l'assentiment de hauts responsables militaires. Ce qu'a confirmé le président Morsi en déclarant : "Ce qui s'est fait l'a été en coordination et après des consultations avec les forces armées", démentant par la même occasion "les rumeurs de réactions négatives aux changements à la direction des forces armées".

Le général Abdel Fattah Al-Sissi, chef des renseignements militaires, en contact depuis plusieurs années avec les islamistes, a été nommé au ministère de la défense. Le général Sedki Sobhi prend la tête de l'état-major.


Ces désignations interviennent dans le cadre d'un jeu de chaises musicales bien plus vaste, qui a vu le chef des services de renseignement, Mourad Mouafi, mis à la retraite d'office la semaine dernière, ainsi que les chefs des trois armées (terre, air, mer) remplacés par leurs adjoints et "consolés" par des postes lucratifs, comme la direction du canal de Suez.

Le nouveau président islamiste a su habilement jouer, au sein d'une institution militaire vieillissante, des frustrations causées par l'absence de mobilité. Ce qui ne fait pas pour autant des nouveaux venus des militants islamistes.

Cette série de nominations fait toutefois craindre la mise en place accélérée d'un "Etat frériste". Les détracteurs de M. Morsi en veulent pour preuve le choix du vice-président, Mahmoud Mekki, dont le frère Ahmed, lui aussi un magistrat connu pour ses sympathies islamistes, vient d'être nommé ministre de la justice. Au moment de son élection, M. Morsi avait promis de choisir une femme et un copte comme vice-présidents afin de rassurer la minorité chrétienne et ceux redoutant la mise en place d'un ordre islamiste.

LA RÉACTION DES "PARRAINS" DE L'EGYPTE

Il est difficile de croire que les décisions du président égyptien n'ont pas reçu l'aval des principaux parrains de l'Egypte, à commencer par les Etats-Unis, dont l'aide annuelle se monte à 2,1 milliards de dollars (environ 1,7 milliard d'euros), dont 1,3 milliard pour le volet militaire.

Ces derniers jours, la secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton, et le secrétaire à la défense Leon Panetta, ont défilé au Caire où ils ont rencontré Mohamed Morsi et Mohamed Tantaoui, appelant à une rapide remise de l'ensemble des pouvoirs aux civils, ce qui a été interprété comme un arbitrage en faveur des Frères musulmans. L'émir du Qatar s'est aussi déplacé au Caire pour officialiser un prêt de 2 milliards de dollars dont le pays a plus que jamais besoin.

Les changements au Caire sont en revanche un coup dur pour l'Arabie saoudite, qui ne voit pas d'un bon œil l'ascension des Frères musulmans, qui font concurrence à son leadership religieux. Ce n'est pas non plus une bonne nouvelle pour Israël, qui assiste impuissant au départ de tous les tenants de l'ancien régime égyptien.

Reste à savoir quelle sera la réaction des militaires et si le venin du cobra sera suffisamment puissant pour terrasser la mangouste. Ces bouleversements ne vont pas manquer d'avoir un écho profond dans l'armée, une institution plutôt secrète et fermée sur elle-même. Enfin, comment va réagir l'institution judiciaire, qui constitue le quatrième acteur essentiel de la transition égyptienne, avec les jeunes révolutionnaires, l'armée et les Frères musulmans ?


Source:LEMONDE.FR